lundi 28 décembre 2009

Claire prend le large #1

Voilà, cette fois, c’est fait, elle est partie, sans même claquer la porte. Elle se force au calme et à la détermination. Elle a laissé ses clés sur la console de l’entrée, en évidence, pour ne pas dire ostensiblement, à côté de la liste de courses et du ticket de pressing, comme autant de preuves de ses manquements à venir. Fourré son billet de train dans sa poche. Hélé un taxi. Gare de Lyon, s'il vous plaît.

Je manque d’air et de soleil, de lumière et de vert, d’odeurs et de couleurs.

C’est une fuite en avant, mais pas vers l’inconnu. Une fuite préméditée, plutôt vers le passé. Elle est bien consciente de traîner partout ses bagages avec elle ; tant pis s’ils sont lourds, au moins, elle les aérera. Pour le moment, ils la suivent bien docilement sur le quai de la gare.
Un peu d’incertitude dans cette vie bien réglée. Ne surtout pas se demander si elle lui manquera : c’est déjà vouloir revenir.

Le TGV quitte rapidement les brumes du nord. A bord, personne ne prend garde à la lumière qui gagne progressivement du terrain. Elle s’étonne chaque fois de la disparition du livre et de la curiosité. A sa droite, une mère de famille s’acharne sur un jeu vidéo, tandis que ses adolescentes de filles jouent obstinément du texto. A chaque fauteuil son écran, ses écouteurs, sa connexion au monde quand le monde défile au dehors dans l’indifférence générale. Elle se tord le cou à entrevoir la mer, espère à chaque minute la Bonne-Mère. Bien avant Saint-Charles, la technologie rejoint les sacs, le fond des poches, on se tient prêt pour plonger dans la cohue et arriver le premier dans les escaliers, le métro, la rue, le vrai monde de nouveau. Elle s’est fabriqué au cours du voyage un but pour ne pas sembler désemparée. Elle se façonne à l’arrivée une allure décidée, mais pas précipitée, laisse la foule la happer et l’entraîner.


Hôtel Saint Ferréol. Ils y sont descendus à de nombreuses reprises depuis quinze ans. Chaque fois qu’elle rejoignait Pierre pour un congrès – Marseille, ça ne se refuse pas. Elle aimait le cœur commerçant de la ville et la proximité du Vieux Port. Le concierge la reconnaît d’ailleurs - finalement, ce n’était sans doute pas une bonne idée de revenir ainsi sur leurs pas. L'obséqieux déplore aussitôt ne pas avoir de réservation à son nom. Il nous reste quand-même une chambre double, Madame, mais ce ne sera pas l’habituelle, je suis vraiment désolé, si vous aviez téléphoné... Monsieur arrive… ? Non, Monsieur n’arrive pas, pas maintenant, une autre fois, certainement, mais pas maintenant, pas ce soir non plus. Monsieur vaque à ses affaires, à Paris. Monsieur ne sait pas. Monsieur consulte à l’hôpital. Monsieur devinera. Non, il ne devinera pas. Monsieur s’en fiche royalement. Un peu embêté pour ses costumes, restés au pressing, sans doute. Monsieur décongèlera du Picard devant la télé.

Ne m’attends pas pour dîner
Toi non plus

répond-elle énigmatiquement avant d’éteindre rageusement le portable.

Je suis un corps étranger dans une foule compacte et affairée.

Elle avait oublié que même ici, c’était Noël. Un détour par les grands magasins, sa manière de s'associer malgré tout à l'événement : sourire empesé, uniforme guindé des vendeuses exténuées. Hommes débordés, entre deux rendez-vous, qui achètent mécaniquement, sans même vraiment choisir, un sac, un parfum, un bijou, un foulard, l’intention seule compte. Et s’il n’y a pas d’intention ? Il reste le geste, machinal, obligé de la carte bleue dégainée. Elle imagine Pierre en ce moment même aux Galeries Lafayette, les mêmes politesses pressées à une vendeuse empressée. Et le soir de Noël, l’éternel « Tu peux changer… » qui contient implicitement le « je ne l’ai pas vraiment choisi, de toute façon ».

Il reste à peine une heure de jour, de cette précieuse clarté qu’elle est venue chercher. Indécise, elle balance dans la rue bondée. Marcher encore un peu jusqu’au Vieux Port. Trop tard pour la Bonne-Mère. Trop juste pour le Panier. Trop peu accoutumée à trancher, elle se retranche derrière un café. Elle se sent étrangement désœuvrée, la vitre qui la protège la maintient dans un monde à part. Elle regarde avec empathie les autres courir sous leurs fardeaux enrubannés, elle regrette même un peu cet affolement de dernière minute, quand-même elle aimerait bien participer davantage au jeu. Il ne lui reste plus qu’à rentrer.

2 commentaires:

L'équipe a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Caroline a dit…

Une ambiance à la Hopper... Un bar, un café, seule au milieu de tous. Vitrine de nos vies. La femme continuera à marcher...