jeudi 31 décembre 2009

Claire prend le large #2

Un grand moment de solitude devant le miroir de la salle de bains. D’abord, démêler les ravages d’une nuit passée à ressasser et les dégâts des quarante-huit ans sonnés. C’est assez difficile à déterminer, les poches sous les yeux, les rides au coin des lèvres, le fossé qui se creuse entre les deux sourcils, le teint cireux… que peut-on réparer ou au moins dissimuler ? Heureusement qu’au pays des cagoles, les lunettes noires sont de rigueur.
Aujourd’hui, elle aimerait voir se lever une nouvelle Claire, mais on ne se débarrasse pas si facilement des oripeaux de la veille. Elle cherche un prétexte valable pour rallumer le téléphone échoué sur le lit tel une balise muette. Ne pas appeler au secours, pas encore.
Son triste reflet dans la glace la ramène vers les albums familiaux qu’elle n’aime guère ouvrir. Curieusement, les photos d’elle, loin d’évoquer des souvenirs, suscitent des interrogations : qui est cette petite fille aux joues rebondies, cette mariée resplendissante, à qui appartient ce ventre rebondi, à qui ce landau poussé fièrement en avant comme un trophée ? Des morceaux d’elle détachés. D’autres êtres, d’autres vies avec lesquels elle peine à faire des liens.
J’ai été ça.
Ses enfants sont grands, il a fallu désapprendre à les aimer au fur et à mesure qu’ils se détachaient d’elle. Elle a renoncé progressivement et difficilement à la fusion originelle pour les regarder, étonnée, comme des êtres à part entière, qui ne lui doivent plus tout. Douloureux métier qu’être mère : endurer la dépendance totale comme un fardeau, puis l’indépendance comme un vide qui se creuse.
Elle se reproche encore son indécision de la veille et met rapidement fin au replâtrage. Tant pis. L’ascension vers la Bonne-Mère est une rude épreuve, mais la récompense promise est de taille. Les touristes sont encore rares de si bon matin. Elle pourrait se penser seule au monde sur sa terrasse vigilante. Ce n’est pas Marseille qu’elle est venue voir, mais la mer. Se repaître, se gaver de lumière avant de regagner les gris du nord. Le ferry qui quitte si lentement le port qu’il semble l’attendre pourrait être le signal du départ. Elle a l’impression de pouvoir encore le rattraper. Evidemment, ce n’est qu’un jeu mais un jeu grisant : enjamber ou non la passerelle, franchir ou non la Méditerranée. Pour la première fois depuis des années, elle croit tenir un peu son destin, même par un fil. Mektoub.

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