Vendredi 22 janvier 2013, Paris, 22h57
Elle venait juste de reprendre le boulot la veille contre l’avis de son médecin, n’en pouvant plus de rester seule dans son appartement de la rue Daguerre. Elle essayait de sortir un peu, de voir des amis, mais un je-ne-sais-quoi la torturait sans qu’elle ne puisse ni en comprendre la teneur, ni même l’oublier par ces régulières et amicales retrouvailles. Il lui avait fallu plus de temps qu’elle ne l’aurait imaginé pour reprendre le cours de sa vie… Le bloc commençait à se fissurer… son aplomb à perdre de sa superbe. Elle, si heureuse et si fière d’avoir été l'une des seuls rescapés de cet horrible et gigantesque attentat, finissait par goûter bien insidieusement à cette culpabilité, à ce remord qui la rongeait nuits et jours, à cette indicible souffrance que ses amis tentaient de lui arracher par des mots qu’elle jugeait inutiles et si éloignés de ce qu’elle pouvait ressentir.
Igor l’appelait de temps à autre, lui faisait régulièrement envoyer des fleurs ou toutes sortes de présents, à chaque fois plus somptueux. Cela aussi finissait par lui peser. Elle qui ne savait déjà pas comment faire pour éponger une dette si vitale… Elle lui reprocherait presque aujourd’hui de ne pas l’avoir abandonnée à son sort! Il avait pourtant été si prévenant, essayant par tous les moyens de lui éviter un retour de flammes trop violent. Il savait, lui, ce qu’était la vie d’un rescapé, la torture intérieure que l’on s’inflige lorsque l’on a l’impression que sa vie a été volée, au détriment de celle des autres, l’impression d’être toujours en-deçà ou au-delà du degré moyen d’humanité. Il avait très peur de la voir aussi sereine alors même qu’il pressentait déjà cette traversée du désert qui l’attendait, envers et contre tout. Il lui avait bien proposé de s’installer à Moscou les premières semaines, d’être présent lorsqu’elle aurait besoin de quelqu’un pour se confier, de négocier avec la boîte sa résidence en Russie, prétextant une meilleure proximité de sa clientèle. Mais lors de son séjour à Moscou, elle se sentait si bien auprès de lui qu’elle ne voyait pas l’intérêt de changer si abruptement de vie, ne serait-ce que très provisoirement. Et puis, elle avait envie de rentrer « chez elle », de poser ses valises et le reste. Elle verrait bien ensuite…
Lorsqu’elle avait quitté son ami, il y a quatre ans maintenant, elle se pensait assez forte pour tout affronter, seule et sans famille. Ses parents avaient eu la mauvaise idée de se tuer dans un accident de la route, une nuit de grand froid, rentrant de la station de ski où ils avaient passé une quinzaine de jours. Il avait fallu qu’ils choisissent ce soir de tempête pour rentrer à Lyon. Tout son père cela : quand c’était décidé, c’était décidé ! Et il avait décidé de partir en cette fin de journée… En tant que fille unique, elle avait tout assumé, s’était montrée forte et sereine face à l’adversité et jamais son caractère bien trempé et son insatiable pulsion de vie ne lui avait fait défaut jusque-là. Mais ces derniers temps, il lui fallait bien se l’avouer, les conséquences de l’explosion avaient réveillé en elle une tornade qu’elle n’arrivait plus vraiment à maitriser…
Elle prit son téléphone et composa un numéro
- Allo Igor ?
- Non madam, monsieur Petrenchko parti en Thaïlande. Do you want me to dire à monsieur Petrenchko mademoiselle a appelé ?
- Non, merci Vladimir. Thanks but it’s not urgent. Bye and see you soon !
- Goodbye mademoiselle Mélinet.
Elle raccrocha prestement, ne voulant laisser paraître son trouble au maître d’hôtel. Elle se replongea au fond du fauteuil, celui qui lui rappelait tant son père lorsqu'il fumait la pipe et regardait dans le vague, un demi-sourire aux lèvres et s'alluma une cigarette.
Ding-Dong, Ding-Dong, Ding-Dong
Bon sang, mais qui ça peut bien être à une heure pareille ? Elle se dirigea vers la porte d'entrée tout en pestant, celle-ci ne portait toujours pas de judas malgré sa demande au syndic. Quelle bande de branquignoles ceux-là ! Elle entrouvrit la porte, la chaine bien calée dans sa glissière.
- Bonsoir ???
- Bonsoir Mademoiselle, Service des Renseignements Généraux, vous êtes bien Mademoiselle Mélinet ?
2 commentaires:
Elle devient un peu plus humaine et attachante, moins bloc de granit et "James Bond girl". J'aime bien cette direction.
Humaine... trop humaine ! Et cela n'est qu'un début. Quand la vie nous rattrape, il ne sert à rien de savoir courir vite...
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