lundi 28 décembre 2009

Journal de bord d'une solitaire aguerrie #10

Vendredi 29 janvier 2012, Maison d’Arrêt de Fresnes, Quartier des Femmes, 6h54,

Encore une qui vient d’être écrouée… Après une semaine de détention, hypocritement qualifiée de "préventive", elle n’arrivait toujours pas à se faire à cet insupportable bruit de ferraille des serrures glissant sur les portes des cellules voisines. Ca la réveillait à chaque fois. Encore une qui va en baver… Elle a pas du dormir de la nuit en plus. Ils ont fait comme avec moi, je suis sûre. Interrogatoire musclé, sans boire, sans manger, sans fumer, jusqu’à ce que tu craques d’épuisement et que tu lâches le morceau. Ils se relayent en plus... d’ici qu’ils soient fatigués les pauvres bichons ! Et toi, t’as rien fait - enfin en ce qui me concerne tout au moins - pour les autres je sais pas, c’est plutôt des mules en général dans le quartier – on devrait d’ailleurs les appeler des pigeons – faites comme des rats ! Remarque, peut-être qu’elle a l’habitude, elle, de vivre dans cinq mètres carrés, douche et toilettes comprises. Peut-être qu’elle a aussi l’habitude de se trouver tout de suite une bonne place dans cette jungle, de faire face à l’agressivité, à la hargne des détenues et au mépris des « matones ».
Et encore, elles étaient dans le quartier des femmes, celui qui se trouvait tout au fond de l’allée du centre de détention. Elles n’étaient pas plus de quatre-vingt, elle avait compté l’autre jour, lors de la « grande promenade ». En plus, c'était le grand luxe, elles avaient chacune leur suite royale, fait rare pour des prévenues, repas servi dans la chambre ! Du coté de la Maison d’Arrêt des Hommes, c’était bien pire : vols, violence, viols et racket, voilà le tarif. Et si tu peux pas cantiner, tu crèves de faim. T’as intérêt à te mettre le vaguemestre dans la poche ! Cinq dans des piaules de deux, six cent par division, presque deux mille détenus, une vraie colonie de vacances et la balle au prisonnier, c’est une vraie… Mais pas d’inquiétude, la société peut dormir sur ses deux oreilles, c’est juste pour leur faire comprendre que la violence, c’est très vilain ! L’homme est un loup pour l’homme… Ah, si tu savais, cher Thomas Hobbes, à quel point, ici, tu pouvais avoir raison !


7h03 - il marche pas ce réveil ou quoi ? Moi qui me plaignais toujours de manquer de temps, me voilà vernie. Du temps à ne plus savoir quoi en faire, si au moins il m’était utile pour sortir de là. Et l’autre analphabète d’assistant social qui répond pas à mon courrier, qu’est-ce qu’il fabrique bon sang. C’est pas compliqué de m’autoriser à accéder à la bibliothèque, il faut pas trois semaines pour rédiger une réponse. J’en peux plus d’attendre à ne rien faire, ou presque. Attendre le bon vouloir d’un juge qui me prend pour ce que je ne suis pas. Moi, terroriste... elle est bien bonne celle-là ! Ca se voit comme le nez au milieu de la figure que je ne suis pas capable de brancher le moindre fil, de plastiquer la plus petite ambassade ou de tenir une kalachnikov autrement que comme un balai brosse ! Ils sont aveugles ou quoi ? Et l’autre abruti d’avocat « commis d’office ». Ah, celui-là, j'espère qu'il est meilleur aux fourneaux parce que, en ce qui me concerne, s'il ne se bouge pas, l’office ça voudra dire perpet ! Et avec le gratin du gratin en plus…

Allez ma grande, t’en a vu d’autres... Tu vas pas te laisser abattre maintenant, c’est pas comme si la vie t’avait épargnée ! Avancer et ne jamais se retourner… tu te l’étais promis, JAMAIS ! T’as pas envie de finir pétrifiée comme la femme de Loth ? Alors avance, je te dis… Et commence par te bouger, lève-toi et va te laver. Tu as dis que tu ne leur concèderais rien, absolument rien, à ta décence, au respect de toi-même, à ta fierté d’être humaine, alors à la douche, et vite ! Ils vont voir ce que c’est qu’une femme, une vraie, et qui n’a rien à se reprocher en plus !

2 commentaires:

L'équipe a dit…

le traitement est bien dur... attentat, prison, nouveau défi : peut-elle tomber plus bas ?

Caroline a dit…

Peut-être est-elle en train de s'élever justement !
"ô visage du possible visage de l'horizon. Change de soleil ou brûle-toi"...