Dimanche 7 mars 2012, Maison d’Arrêt de Fresnes, Quartier des Femmes, cellule 53, 10h52,
Jeanne… Mélinet… née un 12 juillet, Tom Cruise c’était le 4… orpheline de père et de mère, célibataire volontaire et aguerrie, jetée sans jugement préalable au fond de cette prison… Mais qui suis-je vraiment, du fond de cette cellule, loin de tout et de tous et pourtant si proche de moi-même… Une vie à chercher le bonheur, à lui courir après sans jamais le rattraper. Je vois bien maintenant qu’il n’est que chimère, qu’un pâle objectif que nous autres, pauvres mortels qui errons dans ce monde, nous nous donnons pour ne pas voir cette vie insipide, sans odeur, ni saveur.
Elle avait réussi à l’avoir cette fichue autorisation d’accès à la dernière chose qui puisse dorénavant la maintenir en vie - avec les quelques heures hebdomadaires de broderie qui lui permettaient de cantiner - de quoi améliorer imperceptiblement son quotidien : l’accès à la « bibliothèque » ! Bien grand mot pour si peu de livres mais si grand espoir de survie pour son âme. Cela ne l’empêchait pas de compter les jours… elle le faisait désormais en pages, en lignes, en mots et en heures qui la séparaient de son procès - procès qui devait avoir lieu au mois d’avril, d’après son nouvel avocat. Il lui avait dit que, de toute façon, ils n’avaient aucune preuve suffisante pour pouvoir la condamner. Juste sa naïveté, son amour de l’être humain et sa malchance légendaire…
Elle avait réussi à se faire quelques « collègues » dans son secteur. Pas d’amies dans de telles circonstances, pas de confiance non plus, juste quelques bonnes connaissances qui lui assuraient une sécurité, certes précaire, mais non moins indispensable pour espérer ne pas devenir comme toutes celles qui finissaient à l’hôpital pénitentiaire après avoir essayé de mettre fin à leurs jours : des corps en errance. La fin décide parfois des moyens, et s’il fallait en soudoyer une ou deux, ou même encore leur donner des cours de français, d’anglais ou d’espagnol pour avoir la paix, elle assumait parfaitement le « deal ». Elle avait même réussi à faire venir certaines détenues à un semblant de club de lecture qui était plutôt un prétexte pour parler de la vie dans la prison, de l’enfermement et de ce qui les attendait dehors, une fois le contrat « signé » définitivement acquitté. Jamais elle n’avait côtoyé de si près un tel concentré de misère au mètre carré. La plupart de ses codétenues étaient des mères de famille. La souffrance et la culpabilité n’en était que plus vive. Ce moment volé en dehors de l’isolement de la cellule était le seul où l’on s’autorisait à « craquer » et à raconter aux autres tout ce que l’on était en train de gâcher… et que l’on ne pourrait jamais rattraper… Le reste du temps, pas question de s’apitoyer sur son sort, de raconter sa vie ou de se plaindre sinon les plus virulentes d’entre elles se chargeaient de ton cas.
Demain, elle avait un parloir avec son avocat. De toute façon c’était le seul qui venait encore la voir. Ses amis et ses collègues avaient espacé leurs visites, finissant par ne plus venir du tout. Seule sa plus tendre amie d’enfance, Estelle, exilée au Sénégal, prenait de ses nouvelles par courrier, le téléphone ne lui étant toujours pas autorisé… pas avant le procès… Méfiants ces geôliers ! Mais prudents… et ils faisaient bien, vu tout ce qui entrait dans la prison. Elle les soupçonnait même de laisser faire, juste ce qu’il fallait pour avoir la paix. Une façon assez efficace de l’acheter, tant que cela ne se retournait pas contre eux…
Si son avocat avait dit juste, il ne lui restait aujourd’hui « que » quarante deux jours avant de sortir. Elle ne savait pas encore ce qu’elle allait faire « après ». Son patron lui avait réitéré son soutien à plusieurs reprises et il lui avait confirmé qu’il garderait sa place au chaud jusqu’à son retour… mais elle ne savait plus vraiment si c’était ce qu’elle voulait. Elle n’avait pas envie de la pitié ni du regard condescendant de ses collègues, qui, le sourire de bienvenue aux lèvres, ne pourraient s’empêcher de penser du fond de leur conscience si pure… « et si c’était elle ? ». Elle avait quarante deux jours pour réfléchir… et puis le reste de sa vie encore. Une chose était pourtant sûre : jamais, plus jamais elle ne ferait confiance. A personne… sauf à elle-même. Elle garderait ses secrets au plus profond de son âme. Les secrets, sur ce que l’on aime, ce que l’on pense ou ce que l’on a vécu, ce sont finalement les plus belles choses d’une existence. Ne plus en avoir, c’est être une esclave. Et cela, elle ne pourrait jamais s’y résoudre, même enfermée entre quatre murs… Elle savait maintenant ce qu’elle valait dans les situations d’extrême souffrance où seule sa survie comptait. Et ce serait pour toujours sa plus grande force… et sa plus grande faiblesse…
Bruit de serrure
La porte de la cellule 53 s’ouvre :
- Bonjour mademoiselle Mélinet. Une visite pour vous. Le directeur a eu la bienveillance de vous l’accorder à titre exceptionnel, au vu de votre comportement exemplaire depuis votre arrivée…
- Mais je n’attends personne !
- Justement…
2 commentaires:
Eh bah non... comment ça fin ??? Elle va me manquer.
Moi aussi...
Mais comme pour toutes les bonnes choses... il faut savoir s'arrêter à temps !
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