lundi 21 décembre 2009

Les crocodiles chinois

Je suis un looser – même ma femme me le dit, ou plutôt me le disait. Elle ne me le dit même plus depuis qu’elle m’a quitté, en me laissant sur les bras une gamine de six ans - un week-end sur deux et la moitié des vacances seulement-, un seul bras donc, et encore. Je ne sais même plus comment est sa vie les autres jours, l’autre moitié du temps, celui qui ne m’est plus imparti. Parfois, je lui vole des instants à la sortie de l’école, juste pour savoir, juste pour la voir. Elle a un amoureux ? Elle aime bien sa maîtresse ? Tiens, elle a une corde à sauter.
Un looser d’un mètre quatre-vingt dix, mais un looser quand-même. La taille ne fait rien à l’affaire. Les cheveux longs, ramenés en un éternel catogan, un peu clairsemés maintenant, le jean qui tombe sur des jambes arquées façon Lucky Luke qui aurait définitivement perdu Jolly Jumper, le look du quarantenaire sur le retour.
Vingt ans que je photographie la Chine, la Chine rurale pour être exact ; vingt ans que je n’intéresse personne. En argentique. Noir et blanc. Alors qu’eux, citoyens lambda de la planète Terre, se précipitent par milliers sur la Grande Muraille, boîtier numérique, voire téléphone portable en main.
Le cliché à la portée de tous.
Vingt ans que je me bats en vain pour vendre les miens, de clichés, pour monter des expositions confidentielles où viennent, par amitié, deux trois vieux copains. Mes photos auront peut-être un jour une valeur historique. Voyons, dans cinquante, cent ans ?
Un looser, noyé dans l’ambre du whisky, dépassé par une môme à couettes, délaissé par sa femme, superbement ignoré par toutes les autres qui me regardent, d’abord intriguées, puis vaguement étonnées, enfin vite lassées, implorant du regard un autre interlocuteur, quand je tente de leur exposer ma sublime quête de LA photographie.
Ce soir, par exemple, il n’y en a que pour ce Woody Allen de supermarché : un mètre zéro deux, un accent new-yorkais à tomber, qui vous raconte dans un français impeccable son grand-père évadé des bagnes du Tsar, de Sibérie jusqu’à New York.
Difficile de lutter.
Un looser qui tente de coucher sa fille dans cet appartement qu’elle ne connaît pas. Je prends mon rôle de père au sérieux, je dégage un petit coin de lit, entre deux étoles et trois manteaux dans la pièce voisine, je chuchote une histoire… et je la vois débarquer dix minutes plus tard : j’ai pas sommeil, quand ses yeux disent le contraire. Je capitule déjà. Reste avec nous encore un peu alors. Réprobation des mères parfaites et des papas-poules de l’assistance. Ne pas rentrer avec elle maintenant dans l’appartement désert où traînent toujours les cartons, comme si ce n’était qu’un purgatoire provisoire. Me resservir un verre pour oublier l’histoire ratée, le coucher fichu, le père déchu.
Je m’absorbe dans les propos d’une sculptrice bobo qui ouvre cette semaine une galerie « tu vois, à cent mètres de Matignon » et est hantée par la perspective d’une grève de la RATP le jour du vernissage. Enfin un vrai drame humain. Elle a un certain charme si l’on en croit les yeux avides des hommes qui l’entourent ; moi, je ne compte pas. Je cherche Léna des yeux.
Il était une fois un papa merveilleux qui a cru jusqu’au bout en ses rêves et n’y a jamais renoncé. Pourtant, il était vraiment tout seul à y croire, je t’assure. Envers et contre tous, dans les déserts arides, les forêts inextricables, ils les a défendus. C’est pourquoi maintenant papa, il est fatigué.
Pas autant que toi, à voir tes yeux perdus, tes pas mal assurés au milieu des jambes des adultes qui t’ignorent superbement.
Ma princesse, j’abandonne ma potion magique écossaise, j’appelle mon cheval blanc et je te ramène dans notre château de cartons, tu veux ?
En descendant les Champs-Elysées, ma fille dans les bras, j’ai oublié mes défaites, je suis redevenu le preux chevalier qui sauve sa bien-aimée au péril de sa vie. Oubliées les vexations de la soirée. A nous deux Paris. Elle me lance un défi, celui qu’elle adore relever elle-même quand nous sortons ensemble : faut jamais marcher sur les lignes, y a des crocodiles, fais attention, y vont te manger le pied! Léna, il est presque minuit, je suis fatigué… S’il te plaît, c’est trop dangereux les crocodiles des lignes…D’accord, je ne marche pas sur les lignes, mais tu surveilles, hein ? J’ai relevé le gant, le seul qui vaille la peine puisqu’il fait la fierté de ma fille : Léna juchée sur mes épaules, j’ai descendu toute l’avenue, en sautant de dalle en dalle, en évitant de justesse les arbres et les passants qui nous regardaient d’un air soupçonneux. Sur notre route et sur tapis rouge, Georges Clooney en personne est venu vendre ses capsules de café. Même pas mal.
J’ai même construit une forteresse de cartons autour de sa chambre, pour ne pas que les crocodiles la retrouvent.

2 commentaires:

L'équipe a dit…

En fait cette Lena, elle est comme nous, elle préfère les crocodiles en sac à main !

Anonyme a dit…

Réveil en nouvelle...chaque matin...ça me va, c'est parfait, encore...!!!