dimanche 3 janvier 2010

Bachmès le sage #2

Après une nuit courte mais d’un sommeil profond, Bachmès le sage s’était levé, quittant sa couche encore chaude, avait admiré la crête des montagnes alentours que la vue de la grotte rendait encore plus fines et plus ciselées, était descendu jusqu’au petit cours d’eau en contrebas afin d’y faire ses premières ablutions, était remonté lentement jusqu’à la « pierre allongée » de son maître et s’était assis là, le regard porté aussi loin que l’horizon pouvait le lui permettre. C’est dans cet état de méditation et de béatitude qu’Haramane l’ermite vint à sa rencontre.

- Que cherches-tu du regard en cette si lumineuse matinée ?, lui demanda Haramane le sage.

- Je ne cherche plus rien, maintenant que je t’ai trouvé. Je laissais mes pensées divaguer sur la cime des arbres et j’attendais ta venue.

- Tu m’attendais ? Je ne t’avais pourtant pas précisé que je te rejoindrai ce matin. Je t’avais certes fait part de ma volonté de commencer mon enseignement à ton réveil, mais je ne savais pas moi-même si la vie me permettrait d’être à tes côtés en ce jour nouveau. Qu’aurais-tu fait si je ne t’avais rejoins ? Aurais-tu passé la journée à attendre sagement Haramane l’ermite ? A quoi aurais-tu alors pensé ? Aurais-tu ruminé ta colère de ne pas me voir ? Aurais-tu commencé à interroger les astres sur les motifs de ma « disparition » ? Serais-tu allé en quête de mon ermitage ?

- Que veux-tu dire par là, Haramane l’ermite ?

- Je veux savoir si ta vie consiste à attendre des évènements incertains, si tu cherches à les provoquer lorsqu’ils ne surviennent pas ou si encore tu es capable de te détacher des contingences de ce monde afin de mettre à profit le temps que l‘esprit divin t’accorde sur cette terre.

- Sages questions que tu me poses là, Haramane l’ermite. Je n’y avais jamais songé. Habituellement, mes pensées me portent vers le futur plus que vers le présent et je m’aperçois maintenant que j’attends toujours beaucoup de l’avenir, que mon esprit imagine les évènements par avance et que ma vie se laisse guider par leur possible venue.

- Tu es donc dans l’attente de choses que tu ne maîtrises pas, que tu ne connais pas et pour lesquelles tu n’es pas sûr qu’elles adviennent ? Te prendrais-tu pour une puissance divine ayant la maîtrise du passé, du présent et du futur ?

- Pas le moins du monde, Haramane l’ermite. J’agis comme on me l’a toujours appris : je dois prendre mon destin en main, le contourner si nécessaire et marcher vers mon avenir. Il me semble qu’agir est plus efficace que d’attendre que la constellation d’Orion veuille bien se souvenir de moi.

- Qu’aurais-tu fait si tu ne m’avais trouvé dans cette montagne ?

- Je me serai renseigné de nouveau sur le lieu de ton ermitage et j’aurai essayé une nouvelle fois de te trouver dans l’une des grottes de cette vallée ou dans un des bois qui peuplent ces forêts.

- Tiens donc… Tu vois, Bachmès le sage, ce qui me chagrine le plus dans ce que tu viens de dire est que tu aurais pu me chercher longtemps encore, en vain même, si, par le plus grand des hasards, j’avais choisi ce moment pour prendre la route - ou bien - si le royaume des morts avait décidé de me rappeler à lui, sans que personne n’en soit prévenu. Me cherchant aveuglément, tu serais alors passé à côté de ces paysages splendides qui t'entourent aujourd'hui, de ce serpent si rare et si puissant qui se serait faufilé le long de ta jambe, de cet arbre naissant que la nature aurait protégé de ta marche rythmée. Ecoute-moi bien Bachmès le sage, toi qui cherche à atteindre les profondeurs de l’âme humaine, il te faut te détacher de l’incertain, puiser en toi les chemins de ta propre vie. Mets tes pas sur la route du hasard mais n’attends rien de sa part. Si tu continues de la sorte, d’éventuel chanceux, tu passeras ton existence à être un homme vide de ses propres pensées. L’âme humaine cherche souvent ses raisons d’exister ailleurs que là où elles sont : devant ses yeux, dans l’observation du plus simple animal, dans la sensation tendre de la plus petite branche, dans le sourire heureux de l’enfant malade. La vie est un souffle qui ne se laisse pas apprivoiser mais qui nous habite alors même que nous pensons en être dépourvu.

Et c’est ainsi que Bachmès le sage reçu sa première leçon, sans même s’en rendre compte, lui qui avait pensé être un bon disciple en venant attendre son maître Brahamane l’ermite sur le lieu de leur première rencontre.
Il n’était pas au bout de ses peines et Brahamane l’ermite ne s’en laissait pas compter si facilement. La route de la sagesse était encore longue, mais cela, Bachmès le sage ne le savait pas encore.

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