lundi 4 janvier 2010

Bachmès le sage #3

Chaque jour dorénavant, Bachmès le sage et Brahamane l’ermite se retrouvaient sur la « pierre allongée », face à la vallée, au gré de leurs envies et de leur journée - tout au moins pour partager le frugal repas du soir composé le plus souvent de baies sauvages et de poissons péchés à mains nues dans les rivières alentours. Le premier arrivé rallumait le feu encore chaud du matin, celui-ci leur servant tout autant à cuire dans les braises la carpe fraîchement pêchée qu’à se réchauffer en ces froides soirées automnales. Les brindilles de buis crépitaient dans une explosion de petites comètes lumineuses, faisant écho aux hurlements des loups qui trouvaient en ce cirque montagneux un gîte suffisamment accueillant. La fumée qui se dégageait des différentes essences d’arbres procuraient à une chair assez grossière un fumet boisé qui lui donnait toute sa saveur. Ils mangeaient ensuite en silence, attendant la fin du repas pour discuter au gré des hasards et des envies. Brahamane l’ermite voyait en Bachmès le sage un disciple fidèle et courageux. Il avait décidé de ne pas le ménager et ne manquait aucune occasion de le mettre face à ses contradictions, l’acculant parfois à se retirer dans sa grotte afin de lui laisser le temps de trouver des réponses qui semblaient le torturer un peu plus.

Brahamane l’ermite avait décidé, pour ce premier mois de cohabitation, de ne s’en tenir qu’au travail de la pensée pour son élève. Vivre seul dans la forêt n’était pas si simple qu’il n’y paraissait et Brahamane l’ermite lui réservait une préparation plus physique pour les rudes journées d’hiver. Il n’est pas rien de se frotter aux turpitudes de l’esprit. Il est plus délicat de le faire quand le corps doit sa survie à ses seuls instincts et que cette unique idée monopolise l’ensemble des pensées de l’être en sursis. Là commencerait le véritable travail de méditation introspective que Brahamane l’ermite avait pratiqué auprès de son propre maître, il y avait de longues années maintenant. L’hiver se chargerait de toute façon de mettre Bachmès le sage à rude épreuve.

Bachmès le sage avait élu domicile en haut d’un promontoire dominant la vallée, dans une grotte isolée, loin de tout et de tous mais au plus près de la nature. L’ermitage de Brahamane l’ermite se trouvait non loin de là, à une distance suffisante qui permettait à chacun de mener le rythme de sa journée et de ses méditations comme bon lui semblait. Bachmès le sage décida de s’isoler un peu. Ses certitudes étant fort malmenées ces derniers temps, il resta quasiment tout le jour au fond de son antre, jetant de temps à autre un œil au dehors afin d’admirer le paysage qui s’offrait à lui. Depuis son arrivée, il ne se lassait pas d’observer la nature. Elle le contentait de plaisir, chaque jour un peu plus, et le transportait, du levé au couché du soleil, vers des méditations infinies. Ce paysage montagneux, loin de Byzance et de son mouvement perpétuel, de ses ruelles et de ses artisans afférés, la roche ponctuée de petits arbustes à baies rouges préludaient une forêt dense, mêlant les odeurs d’épicéas, de noisetiers et de hêtres. L’automne commençait à montrer les prémisses de ses couleurs chatoyantes, les teintes roussies des arbres enchantaient le regard de celui qui prenait le temps de les admirer. Les merveilleux sous-bois composés de rhododendrons et de buis participaient à cette symphonie de couleurs et d’odeurs. Seule la fraîcheur du matin laissait présager un hiver qui serait à coup sûr fort rude. Il allait lui falloir être prévoyant et commencer dès à présent à se constituer des réserves de bois sec.
Lui qui avait parcouru l’occident et l’orient de part en part, il n’avait jamais eu à ce point une telle impression d’isolement et de solitude - alors même qu’il était sous les auspices de son maître Brahamane l’ermite. Il se demandait d’où pouvait lui venir ce sentiment ambigu de se sentir totalement libre et, tout à la fois, parfaitement dépendant de cette nature, humaine, animale et végétale. Il faudrait qu’il en parle à son maître Brahamane l’ermite ce soir, après le diner. Tout en observant le mouvement des astres, il saurait lui prodiguer conseils et questionnements avisés.

Ainsi se passa la journée de Bachmès le sage qui commençait à ressentir la faim et le manque, la solitude et l’isolement, la torture du corps et celle de l’esprit. Il lui semblait s'approcher un peu plus des fondements de l’âme humaine et de ses pensées les plus profondes. Mais il ne savait encore rien du chemin qu’il lui restait à parcourir, et cela, Brahamane l’ermite ne le savait que trop.

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