mercredi 6 janvier 2010

Bachmès le sage #4

L’hiver avait pris ses quartiers dans cette vallée reculée du nord de Byzance. Un froid glacial prenait maintenant le pas sur les douces journées d’automne que Bachmès le sage avait tant appréciées. Il avait quelque peu surestimé ses forces et, quand bien même il avait eu à se débrouiller pour trouver le gîte et le couvert lors de ces précédentes pérégrinations, il n’avait jamais eu à affronter une telle solitude dans des conditions aussi extrêmes. Il commençait à entrevoir la profondeur de la vie humaine, cette perpétuelle survie lui en rappelait la teneur. Lui qui pensait être le plus libre des hommes et pouvoir vivre sans personne à aimer, il commençait à ressentir le manque, presque physique, du contact humain et de la civilisation de ses pairs.

Le diner était prêt et se réduisait comme peau de chagrin chaque jour. Quelques tubercules, un poisson miraculeusement pêché dans une eau gelée, ils devraient se contenter de ce maigre repas, le seul de la journée d’ailleurs. La chaleur des braises leur tenait compagnie. La nature environnante semblait s’être endormie d’épuisement et aucun bruit ne venait perturber leur conversation digestive.

- Je t’admire de tant d’abnégation, toi, Brahamane l’ermite. Depuis toutes ces années que tu vis, reclus du monde et de ses habitants, comment arrives-tu à cerner si bien la nature humaine sans pour autant la côtoyer assidument ?
- Bachmès le sage, tu dois savoir que ce n’est pas au milieu du fleuve que tu apprendras à nager. Seul un petit cours d’eau inoffensif te permettra de faire tes armes pour affronter les courants plus puissants d’une grande rivière. Les hommes croient à tort que d’abattre le plus puissant des dragons leur donnera une renommée éternelle. Pourtant s’ils viennent à se faire tuer par un cheval trop fougueux, le mépris de leurs compagnons ne sera que plus vif. Alors que celui qui a commencé par apprivoiser un simple faucon gagnera les honneurs s’il arrive à le faire avec un aigle royal. Présager de sa réussite au risque de perdre sa vie est une façon bien stupide et bien prétentieuse de montrer sa force.

Bachmès le sage ne sut que répondre à ce maître, si clair et si juste, et dont les propos l’amenaient chaque fois un peu plus loin sur les chemins de la pensée. Il se demandait d’où Brahamane l’ermite tenait cette capacité à faire comprendre à son interlocuteur des pensées si profondes avec si peu de mots. Il allait devoir commencer à s’entraîner à faire de même s’il voulait un jour devenir le sage dont le surnom laissait présager la présence.
Brahamane l’ermite avait prévu de commencer l’entraînement physique dès le lendemain matin, profitant d’un froid manteau neigeux qui lui permettrait à coup sûr de tester les forces dont son disciple pourrait faire preuve dans une telle situation. Une journée de jeûne et l’interdiction de s’abriter dans la grotte ou au coin du feu aurait surement raison de ses dernières résistances. Bachmès le sage savait que la journée serait dure, la fatigue morale et physique commençant à entamer sa volonté sans faille. Il n’imaginait pas à quel point son corps et son esprit seraient mis à l’épreuve…

5 commentaires:

anne-sophie a dit…

"Je suis toujours stupéfait par les gens qui veulent "connaître" l'univers quand il est si difficile de retrouver son chemin dans Chinatown". Woody Allen

Anne-Sophie a dit…

Je suis toujours stupéfait par les gens qui veulent "connaître" l'univers quand il est si difficile de retrouver son chemin dans Chinatown. Woody Allen.

Caroline a dit…

"Le monde est cela que je perçois, mais sa proximité absolue, dès qu'on l'examine et l'exprime, devient aussi, inexplicablement, distance irrémédiable"...
Merleau-Ponty

anne-sophie a dit…

là, je m'incline : il y a les gens sérieux qui citent des philosophes, et les autres...

Caroline a dit…

Nous citons donc deux grands philosophes... Que de filles sérieuses sur cette planète !