lundi 11 janvier 2010

Bachmès le sage #5

Quand l’âme ne le peut, le corps souffre en son nom. Bachmès le sage en faisait l’expérience depuis trois jours maintenant. Brahamane l’ermite ne le ménageait pas. Après avoir passé deux longues heures chaque matin à résister au froid dans une eau gelée, plongé nu jusqu’à la taille et méditant sur la nécessité d’un corps sain et physiquement endurant dans l’exercice de la pensée, Brahamane l’ermite lui avait réservé un entrainement, non moins périlleux que le précédent. La dernière leçon qu’il lui serait donnée d’avoir ensuite serait surement la plus difficile, mais de cela Bachmès le sage n’en avait pas encore idée.

Cette nuit, Bachmès le sage devait rester éveillé, dans la position du lotus, sans bouger le moindre de ses membres, tout en méditant les principes métaphysiques qu’Averroès avait développé dans son traité De l’âme. Rien n’était plus à propos dans ces conditions extrêmes que ces textes fondateurs sur la nécessaire symbiose entre le corps et l’esprit. Pourtant, rien n’était plus difficile que de les mettre en pratique, une nuit durant, tout en essayant de lutter contre le sommeil, la faim et le froid. Brahamane l’ermite le poussait là dans ses derniers retranchements. Il le faisait volontairement, achevant avec lui cette remise en question systématique, profonde et curative de tout ce qu’il avait tenu pour certitude jusqu’à présent. Il savait qu’ensuite Bachmès le sage pourrait recevoir les derniers enseignements avant de le quitter pour retourner à sa terre, à l’humanité, aux rudes et périlleuses relations entre les hommes.

Brahamane l’ermite vint voir son disciple aux aurores. Il le trouva concentré sur sa tâche, même si épuisé par tant de souffrances.

- Ton enseignement est bientôt finit Bachmès le sage. Ce que je t’ai enseigné jusqu’à présent doit te permettre d’affronter le monde, un regard nouveau et détaché sur ta vie et sur les êtres qui la peupleront. La liane parvient au sommet d'un grand arbre en s'appuyant sur lui. Tu es maintenant l’arbre sur lequel la vie de ta tribu doit se reposer. Et cela, à n’en pas douter, est ce qui sera ta plus grande mission et ta plus difficile leçon. Une vie entière n’y suffira peut-être pas, mais d’essayer tu ne peux que t’y résoudre. Tu es né pour cela, tu mourras pour cela.

- Ne puis-je rester ermite toute ma vie, comme tu le fais toi-même, Brahamane l’ermite ? Il me semble pourtant avoir été un bon élève.

- Il ne sert à rien de vouloir imiter la vérité subjective des êtres qui t’entourent, Bachmès le sage. La vérité, ta vérité est en toi. Tu dois la façonner à ton image et lui donner la consistance d’une étendue de sable fin : infinie, forte, légère et éternelle. Le souffle de ton destin te fera accomplir de grandes choses, mais pour cela il te faut retourner parmi les hommes. Ta place n’est pas ici et ce que tu y trouverais ne saurait contenter ta soif de savoir et d’amour. Car j’ai remarqué cela chez toi. Nos discussions m’ont montrées à quel point tu aimes la nature et les hommes et à quel point tu aimes aussi apporter à ce qui t’entoure la profondeur de ton âme comme sacrifice pour un monde meilleur. Demain, tu partiras, tu retourneras à cette civilisation qui t’a vu naître et grandir. Tu lui montreras chaque jour sa plus belle raison d’exister : partager ici et maintenant, par la pensée et par le corps.

C’est ainsi que Bachmès le sage partagea sa dernière soirée avec Brahamane l’ermite. Un vague sentiment de solitude l’emplissait progressivement. Lui qui semblait maintenant avoir côtoyé les profondeurs de l’âme humaine, il ne s’était jamais senti aussi éloigné de celles des êtres qu’il s’apprêtait à retrouver. Brahamane l’ermite avait raison, une seule vie ne lui suffirait pas…

2 commentaires:

anne-sophie a dit…

C'est de circonstance... Crois-tu que si je m'enfonce dans la neige jusqu'à la taille, j'y trouverai de la sérénité ???

Caroline a dit…

Tu ne perdrais rien à essayer... et si tu t'enlises, appelle-moi, je ne suis pas loin... j'enfourcherai ma pelle volante pour venir te sauver !