samedi 9 janvier 2010

ça y est, je l'ai !

Il y a quelques années, au moment des dernières grandes grèves des enseignants (les dernières avant longtemps, chat échaudé devient moins revendicatif…) : manifestations contre le projet de loi de décentralisation (passé en douceur depuis pendant que nous étions sur les plages), et contre la réforme des retraites… on nous a répondu « malaise enseignant », et on nous a gentiment proposé un numéro vert – que je n’ai pas noté, hélas.
« Malaise enseignant », c’est quoi ?
Maintenant, je sais, depuis je crois que j’ai attrapé le virus.
C’est l’histoire d’une fille qui fait des études de lettres, juste par goût de la littérature, mais par pour enseigner, ça non. Pourtant, après sa maîtrise, ses parents, fort patients jusque là, lui disent légitimement qu’il faudrait quand même passer aux choses sérieuses.
Ah ! Vous chantiez et bien dansez maintenant !
Sans grande conviction, il reste donc à passer le CAPES, et boum, la voilà prof ; je vous épargne les aléas d’une formation assez inadaptée, mais, quand on y pense maintenant, qui avait au moins le mérite d’exister – c’est moins sûr à l’avenir. C’est parti pour cinq bonnes années de galère, histoire d’apprendre quelques rudiments du métier sur le tas, en essuyant les plâtres.
Puis, progressivement, on s’installe, le prof fait enfin partie des murs et sa réputation le précède. Y a plus qu’à… y a plus qu’à quoi ?
ENSEIGNER, pardi !
Il ne s’agit plus de savoir qui a balancé la cartouche d’encre ouverte sur le tableau, ou insulté son voisin. Au boulot…
Et là, le prof qui ne manque plus d’expérience, et qui a aussi un petit peu renoncé à certaines exigences bêtes de début de carrière, cherche à varier les plaisirs et les supports : images, vidéos, journaux, chansons, et un tout petit peu de littérature, point trop n’en faut ! En classe, comme partout, les meilleures histoires sont les plus courtes. Sinon, ça zappe sec. On en voit même qui tripotent nerveusement leur calculatrice en espérant nous voir disparaître !
« C’est quoi ça ?
- Ça, c’est un livre, tu vois ?
- Oh, non, madame, pas encore un livre… Il est vachement gros, puis c’est écrit tout petit. Faut pas le lire au moins ?
- Non, t’inquiète, c’est juste pour caler ta table ! »
A part ça, ça va… Pour les autres, les vrais gens, ceux qui travaillent, eux, les parents, nous sommes au mieux des fainéants, au pire des incapables, voire les deux.
Pourquoi ces chers parents responsables se ruent-ils dans les librairies pour acheter des méthodes de lecture, - les éditeurs se frottent les mains et en sortent par dizaines – si ce n’est pour pallier les défaillances du prof ? Pauvres gamins de CP, qui après une bonne journée de classe, se tapent aussi la super-méthode de lecture de maman, qui sous-entend, voire dit clairement que son instit’ est un gros naze qu’a rien compris au film.
Remarque en passant aux parents : si on avait trouvé une méthode de lecture infaillible, je suis encore suffisamment naïve pour croire qu’on la généraliserait !
Et après cela, vous voulez restaurer l’autorité du prof (70 % des parents interrogés quand même) ? Mais comment ? Quelle image donne-t-on du prof aujourd’hui ? Rencontre avec un pas-prof (ça arrive, même si nous avons plutôt tendance à nous plaindre entre nous) :
« Ah, vous êtes prof…. (très long temps de suspension)… Ah… de quoi ?
- Euh… (j’hésite maintenant)… de français…
- Ouh ! là ! là ! Qu’est-ce que j’étais nul en orthographe ! Et, puis, de toute manière, le prof m’aimait pas, et puis, il était complètement taré… » etc.
Ou bien – variante – grand air de commisération du type bien informé qui regarde la télé :
« Ouh ! là ! là ! ça doit pas être facile, hein ? Aujourd’hui avec tout ce qu’on voit… les jeunes… Enfin, bon, vous avez les vacances… »
No comment.
Et nous voilà partis (beaucoup d’autres variantes possibles). Eh oui, tous responsables des échecs passés, l’orthographe, c’est héréditaire, figurez-vous ! Tout le monde a un avis sur l’école, puisque tout le monde y est passé. Est-ce que je dis à ma coiffeuse comment tenir ses ciseaux ? Eh bien, non, je lui fais entièrement confiance. Peut-être que j’ai tort. Mais je n’ai jamais été déçue.
Dans les médias, relayés par des hommes politiques toujours en mal d’idées neuves – ils en sont quand même à les piquer dans les émissions de télé-réalité de M6, c’est dire le niveau de réflexion ! - tout est simple : on a qu’à faire comme avant, blouses grises, coups de règles sur les doigts, bonnets d’âne, punitions collectives. C’est facile : les élèves, y a qu’à apprendre. Pourquoi n’y a-t-on pas pensé avant ? Pour réussir, il faut travailler, non, vous rigolez ? A quoi vous pensez les profs ? De la discipline, que diable ! Quel foutoir, cette école ! Il faut revenir aux fondamentaux, c'est-à-dire : lire, écrire, compter, maîtriser une langue étrangère, et utiliser l’outil informatique. Moi, je m’en fous, je suis fondamentale, nananère (il suffit juste que je renonce à la littérature ; c’est presque rien, je suis déjà sur la bonne voie). Les autres, profs d’histoire-géo, de sciences, d’arts, d’EPS, etc, circulez, y a plus rien à voir !
Le malaise enseignant, pour en revenir à mes moutons, c’est un peu comme le cancer du bras droit de Coluche : on ne sait pas vraiment ce que c’est, mais, à en croire nos politiques, c’est sérieux.
Pour soigner ça, il paraît qu’y a un autre truc que le Prozac : faut arrêter… arrêter quoi ?
D’ENSEIGNER, pardi !
En dehors du fameux numéro vert, on va nous proposer, à nous enseignants en plein malaise, je cite, « des passerelles ». La question est de savoir où aboutissent ces fameuses « passerelles ». A la retraite ? Non. Dans une maison de repos ? Non. Vers un autre métier, alors ? Je suis au regret de dire que, en plus d’avoir été mal formée pour exercer mon métier, je ne sais rien faire d’autre. Il faut dire, pour les non-initiés, que la notion de Ressources Humaines, dans l’Education Nationale, est un truc plutôt flou. Normal, y a personne à virer ; ça sert à quoi un Directeur des Ressources Humaines de nos jours, s’il ne fait pas de plans sociaux ?
Donc, je me résume : cinq ans pour apprendre à vos risques et périls à se faire une place dans une classe ; cinq ans pour faire le tour de cette classe ; mais après ? Plus que trente ans à tirer… ça fait combien de réformes, ça ?

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