lundi 4 janvier 2010

Claire prend le large #3

Pierre étouffe à grand peine ses bâillements tout en écoutant d’une oreille distraite sa énième patiente de la matinée – il n’a même pas envie de compter –. Une grosse dame effondrée dont le corsage rose contient difficilement l’opulente poitrine lui décrit divers maux dont il n’a cure. Il se concentre sur le deuxième bouton du dit corsage qui tire frénétiquement, de toutes ses forces de bouton, à chaque soubresaut de la brave dame, sur le tissu rose satiné. Il parierait bien sur le bouton au prochain sanglot. – Hein… docteur ? Tiré de sa rêverie, il se sent contraint d’acquiescer mollement. Ses pensées prennent soudain un autre cours. Il se retient de ne pas consulter, encore une fois, son portable. Mais qu’elle sorte… Il ne comprend pas où a pu passer Claire. Le dernier texto, qu’il a reçu la veille en début d’après-midi, lui est apparu, sur le coup, plus comme un accès de mauvaise humeur que comme une vraie menace. Pourtant, en rentrant vers 23 heures, passablement éméché, - un dîner entre potes – toujours pas de Claire. Ses clés dans l’entrée, en évidence sur la console, ont retenu son attention : quelle c…, elle les a oubliées ! qui va sonner au beau milieu de la nuit ? Le ticket de pressing et la liste de courses ont achevé de le mettre en rogne. De rage, il s’est octroyé un dernier whisky et s’est effondré devant la télé. Vers 3 heures du matin, télé toujours en sourdine, hébété, le cou endolori, les membres glacés, il s’est traîné tant bien que mal jusqu’au lit, vide.
Au réveil, il a achevé de se convaincre qu’elle avait dormi chez une amie puisqu’elle n’avait pas ses clés, a pris quand-même le ticket de pressing, - manquerait plus qu’il fasse les courses – et a claqué la porte.
9h30. Messagerie. Encore. Il appelle la librairie. Pas de réponse. A quelle heure elle ouvre déjà ?
10h. Il réveille sa fille. Tu devrais pas être en cours, là ? – C’est bon, m’appelle pas pour ça, on se retrouve aux Galeries vers 13h, t’as pas oublié ? pour le cadeau de Maman… Elle raccroche.
12h30. Il a annulé tous ses rendez-vous. Cherché en vain des amies de Claire, puis leur téléphone. Appelé sa mère en désespoir de cause, pas d’indice hormis un bon sermon. Est passé trois fois devant la librairie, obstinément close. S’est rué au parking où la Mini attend sagement sa propriétaire. A pris en passant ses costumes au pressing. S’est ridiculisé devant un flic goguenard qui l’a quasiment ouvertement traité de cocu. Il est sur le point d’annuler les Galeries, puis, non, il se délestera un peu de son inquiétude sur sa fille.
13h. Boulevard Haussmann. - Eh bien, pense à elle, justement, où aime-t-elle aller ?...
- Qu’aime-t-elle faire ? … - Que t’a-t-elle dit quand tu es parti l’autre matin ? - Rien, elle dormait. - Que portait-elle ? - Rien, elle dormait, j’te dis. - T’as pas vu un sac de voyage ? - Qu’est-ce qui manque dans sa penderie ? - Comment veux-tu que je le sache ??? Sa propre ignorance le met KO debout, là, entre les rouges à lèvres, les parfums et les sacs. Que porte-t-elle ? qu’aime-t-elle ? Qui est-elle ? Qui est cette femme auprès de qui tu vis depuis près de vingt-cinq ans ? Je voudrais rentrer chez moi, chez nous, l’attendre là, s’il te plaît. Elle va peut-être appeler. Il se rue dans la chambre, fait défiler les cintres, compte les chaussures, s’égare dans son parfum. Le dressing n’est pas vide, c’est déjà ça, elle va revenir. On ne peut pas en dire autant du frigo. Il met au four un plateau de petits fours Picard, sans doute prévu pour Noël. Pas mauvais.
Il va falloir qu’il fasse les courses. Mektoub.

2 commentaires:

Caroline a dit…

C'est à chaque fois un bonheur de te lire, de rire (jaune) de ces moments de vie si criants de vérité. J'en veux encore !

Anonyme a dit…

Oui, la suite! la suite!