Il est déjà 11h à la Bonne-Mère. Le ferry a disparu depuis longtemps. Le voyage s’arrête là - ses voyages à elle ont toujours été beaucoup plus littéraires que réels. Les touristes ont envahi la terrasse et en ont troublé la sérénité. Il est temps de redescendre sur terre. Le TGV quitte Saint-Charles à 17h. Ses bagages sont restés à l’hôtel. Elle a convenu avec l’indispensable concierge de ne les récupérer que dans l’après-midi. Et pourtant, elle demeure dans l’hésitation : de l’autre côté, l’Afrique. Elle pourrait encore aller jusqu’au port, réserver un passage. Tunis ? Alger ? En dévalant les marches – elle a pris ce pas pressé des voyageurs qui ont un bateau, un train, un avion à prendre – elle songe à ses précédents voyages. Le pack tout-compris à Djerba, forfait avion-thalasso-hôtel-ne-rien-faire-y-a-qu-à-bronzer. Elle n’a évidemment rien vu, rien compris, rien appris du pays mais réitéré plusieurs années de suite l’expérience avec mauvaise conscience, certes, mais aussi beaucoup de plaisir. A Pâques dernier, ils n’ont même pas fait l’effort de sortir de l’hôtel. De toute manière, à Djerba, à part les autres hôtels, rien à voir. Une chaîne touristique qui ceinture l’île et emprisonne le sable à l’intérieur. La mer autour du cercle. Et voilà.
Il y a deux ans, ils sont partis en mai à Marrakech. Cette fois, pas de club Med’, pas de thalasso, elle a choisi un riad au cœur de la médina. L’aventure. Pour le contact avec les habitants, elle en a été pour ses frais, le riad, comme 95% d’entre eux, appartenait à un couple français ! Sympathique au demeurant. Mais Pierre rit encore de sa naïveté et de sa déconvenue. Hormis une expédition d’une journée à Essaouira en voiture de location, ils ont erré pendant une semaine dans la ville. Erré est bien le mot, non pas qu’ils manquaient de buts de balades, la ville en est une mine, mais clairement de points de repères. Ils ont donc erré dans les souks où les marchandises prolifèrent comme s’ils étaient continuellement alimentés par des sources souterraines qui apporteraient babouches, poteries, tapis et bijoux. L’espace est saturé de couleurs, de cuirs, de tissus, de métaux polis et travaillés.
Aucune place n’est laissée pour le vide. Dans cet amoncellement, tout et rien n’accroche le regard. Des recoins, des renfoncements, presque des cavernes, partout des hommes, des femmes, assis, accroupis, qui travaillent, jacassent, rient bruyamment. Erré dans les ruelles de la médina à la recherche d’une medersa, d’un musée, d’un palais, sans cesse arrêtés par des gamins qui finissaient par les emmener pour quelques dirhams. Erré dans la palmeraie. Erré dans les jardins de Majorelle comme dans un temple exotique où les touristes se sentent obligés de parler bas pour ne pas déranger les tortues d’eau qui bronzent au bord des bassins et posent pour les photos. Elle garde cette impression, celle d’être toujours perdue, jamais là où elle se croyait, complètement déboussolée. Elle garde le souvenir d’engueulades aussi mémorables que risibles, à se disputer le plan, à grands coups de Ah ! Je t’avais bien dit que c’était par là… Elle garde aussi toujours en elle ce sentiment de panique irrépressible : en fin de journée, place Jamaâ-El-Fna, au milieu de l’océan, sans bouée, noyée dans des vagues humaines. Elle a trouvé refuge sur une terrasse.
Je suis un corps étranger dans une foule compacte et bigarrée.Incapable de bouger, elle est restée accrochée à son coin de table, planche de salut, au milieu des touristes qui valsent, hésitants, à la recherche de la vue imprenable, comme dans le Guide bleu : trois minarets dans le soleil couchant. En bas, la rumeur de la foule, la musique et Pierre qui a dû venir la chercher. Décidément, les hauteurs lui réussissent.
Et elle se figurerait maintenant être capable de prendre seule le bateau pour Tunis, que de la gueule, ma petite ! Tu n’irais pas plus loin que le port. D’ailleurs, elle y est redescendue, dans le port, celui de Marseille… en guise d’aventure, elle est peut-être capable de tenter la traversée en ferry-boat du quai de la Rive Neuve à celui de la Mairie.Chiche.
1 commentaire:
Avec un prénom pareil, peut-être un jour va-t-elle y voir un peu mieux... dans ce destin qui la bouscule et ce passé qui la torture.
Mais il est vrai que le plus grand des voyages reste intérieur...
A suivre, je l'espère !
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