Marius : Et ça ne vous fait rien quand vous voyez passer les autres ?
Félix : Quels autres ?
Marius : Ceux qui prennent le port en long au lieu de le prendre en travers.
Félix : Pourquoi veux-tu que ça me fasse quelque chose ?
Marius : Parce qu'ils vont loin.
Félix : Oui, ils vont loin. Et d'autres fois, ils vont profond…"
Marcel Pagnol, scénario de Marius, 1931.
Le « Mille Sabords » largue les amarres pour la quatrième fois consécutive. Quitte à traverser le port « en travers », Claire a pris trois allers-retours, non sans provoquer l’ahurissement de l’équipage, qui pourtant a fini par s’accoutumer à sa présence immobile. Soit environ 1800 m d’aventure en mer, le tout sans quitter le Vieux Port. Bel exploit.
Au deuxième passage, une charmante vieille dame lui a appris tout ce qu’il fallait savoir sur sa fabuleuse odyssée. Elle est déçue maintenant de ne pas être à bord du mythique « César », mis au rebut depuis quelques mois. Elle navigue donc sur un ersatz, un transitoire coche d’eau qui remplace le fameux ferry-boat (prononcer ferry-boite), une « barquette » qui, parole de marseillaise, est la risée du monde entier.
Au quatrième passage, elle commence à songer au retour. Il est 13 heures. Déjà. Dans quelques heures, le TGV. Les inévitables questions – qu’elle aura bien cherchées. Evidemment, elle se reproche son geste héroïque, qui lui avait paru si noble et si symbolique la veille : pourquoi avait-elle laissé ses clés dans l’appartement ? quelle c… ! Pensait-elle vraiment qu’elle ne reviendrait pas ? Sois honnête. Bien sûr que non. En revanche, elle espérait que quelqu’un, si possible au bord du désespoir, l’attendrait. Et si ce n’était pas le cas ? C’est elle qui serait piteuse. Aller déranger le concierge ? Appeler Léa ? Appeler Pierre ? Je suis désolée, je n’ai pas mes clés… Retour glorieux, vraiment.
Au cinquième passage, elle se concentre sur la manœuvre du bateau. Un membre de l’équipage, elle fait presque partie des meubles à présent, lui a obligeamment expliqué que contrairement à l’antique « ferry-boite » tant regretté le « Mille Sabords » n’est pas « amphidrome » ??? – entendez par là qu’il n’est ni symétrique, ni réversible, et donc contraint de faire demi-tour sur lui-même après avoir quitté le quai. Dans ce cas, je ne suis pas « amphidrome » non plus, contrainte de faire demi-tour sur moi-même, sans trouver le courage d’aller plus avant.
A la fin de la sixième et dernière traversée, inutile d’attraper le pompon du marin, il n’y aura plus de tour supplémentaire, elle descend donc du manège, son vocabulaire maritime nettement enrichi. C’est toujours ça.
Il n’est pas si tard finalement. Encore le temps de traîner dans le Panier, d’aller en pèlerinage devant la maison qu’ils s’étaient promis d’acheter il y a déjà plusieurs années. Ils avaient repéré une placette, toute en longueur. Des platanes. Des bancs. Une façade plus belle que les autres. Pierre, conquis, avait même promis de postuler sur les postes vacants des hôpitaux marseillais. Place des Moulins. C’est là. Le quartier est méconnaissable, rénové, « bobo-isé ». Le temps a passé et jamais ils n’ont quitté Paris. Pas le courage. Pas l’énergie de recommencer ailleurs. Bien que Claire le proclame haut et fort assez régulièrement, Pierre n’est pas le seul responsable, elle n’a jamais non plus vraiment provoqué le départ, elle aussi s’est endormie dans sa routine parisienne. La librairie, le lycée puis la fac des enfants, leurs irremplaçables amis : l’affaire marseillaise s’est tranquillement enfouie sous le tas de regrets. Assise sur un banc, face à « leur » maison, elle tente d’en défaire progressivement les strates. Chiche.
Félix : Sur la haute mer ! mais tu deviens fada, mon pauvre Marius !
3 commentaires:
Ca se resserre, ça se resserre! je l'aime beaucoup, moi, cette Claire...
En plus elle est loin d'être pitoyable...j'en connais d'autres ^^
On est déjà passés de la mer au port, du bateau à la barquette... mais je l'aime bien aussi, je ne crois pas qu'elle soit digne de pitié, elle a juste peur de changer, comme nous... toutes ?
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