dimanche 20 décembre 2009

C'est la saison...

Le Noël de Louison

Louison déteste l’approche de Noël. Les décorations que l’on installe dès le début novembre, les armées de pères Noël qui envahissent les rues, les enfants qui piaillent d’excitation… et comme Louison n’a pas (encore) d’enfants, elle ne voit pas l’intérêt de se mettre en quatre pour une fête qui a perdu pour elle tout son mystère. Prendre le train le 24 au soir, les bras chargés de cadeaux tout en espérant revenir le plus tôt possible. Se gaver jusqu’à l’écœurement. Supporter les mômes surexcités de sa sœur. Attendre désespérément qu’Il téléphone. S’accrocher à son portable… mais on n’y est pas encore, loin de là. Pour le moment, J-10, il s’agit de trouver les cadeaux. Pour son père ? Une énième cravate ? Non, il ne s’habille plus depuis qu’il est à la retraite. Des cigares ? Il ne fume plus non plus… Que fait-il, d’ailleurs ? Et maman, qui se pâme toute l’année devant les miracles technologiques accomplis par la centrale vapeur de la voisine et qui hurlerait de rage si on lui offrait la même à Noël, que fait-elle ?
Louison erre désespérément dans les boutiques surpeuplées de clients affairés et apparemment plus inspirés qu’elle. Elle louche même sur leurs achats pour « copier ». Il faut absolument qu’elle trouve, elle ne va pas rentrer bredouille pour la troisième fois consécutive. Curieusement, elle trouve plein d’idées, mais pour …elle-même.
Réveillon remise des prix : et… pour le César du Meilleur Gendre (facile, il n’y en a qu’un !), une superbe boîte à outils. On sourit, on déballe, on se prend en photo, on enjambe les gamins qui arrachent fébrilement les emballages faits avec amour par Mamie. Louison se prend les pieds dans la guirlande électrique du sapin et reçoit un regard noir de son père. Elle se réfugie dans la cuisine et vérifie pour la cinquantième fois que son portable fonctionne bien. Un appel en absence ? Un texto ? Un message ? Un Joyeux Noël, mon amour ? Non, rien. Une brusque envie de pleurer, les bras encombrés de papiers froissés, de bolduc multicolore qui se colle à ses bas. Le harcèlement maternel, toujours affairée dans la cuisine. « T’en fais une tête… Qu’est-ce qui ne va pas ? Quand vas-tu enfin te marier ? Et le dernier, il était bien pourtant… Je n’ai que deux petits enfants, moi… Qu’est-ce que tu fais avec tous ces papiers ? Tu peux pas lâcher un peu ton portable pour m’aider ? » (et toi, tu peux pas me lâcher ?) « Tu apportes les toasts ? »
Elle a offert un abonnement au Monde à son père – au moins, maintenant, il a le temps -. « Tu crois vraiment qu’il va le lire ? » a remarqué perfidement sa sœur aînée. C’est une coalition, autant reprendre le train maintenant avec son superbe kit « gants, écharpe, bonnet » en cachemire gris, sobre et chic. Maman a toujours eu peur qu’elles attrapent froid ! (au moins, à présent, elle ne les tricote plus elle-même, ouf !)
« Tu ne repars pas déjà, tout de même ? Qui t’attend à Paris ? Personne ? »
Non, personne. P… de portable, elle allait l’éteindre, voire le jeter dans le jardin, quand –magie de Noël -, il sonne. Excuse bidon, peu importe, elle s’y accroche comme à une bouée. Revient triomphante au salon, toasts en guise de trophée, sourire ravageur. Elle se ressert une coupe de champagne, celle de la victoire, attaque voracement les toasts en concurrence discrète avec les mômes. La conversation roule autour de rien (comme chez le coiffeur, pense-t-elle, il ne manque que le bruit du séchoir, peu avantageusement remplacé par les « bips » tonitruants et incessants des nouveaux jouets électroniques) : météo, maladies des enfants, voisin âgé, mort et enterré à l’automne, sa pauvre veuve ! Louison y participe de bon cœur sans même entendre ce qui se dit, son oreille bourdonne encore de mots doux.
« Reviens vite, je t’attends. »
« Cette pauvre femme, à son âge, toute seule dans une si grande maison… »
« Tu me manques, j’ai envie de te serrer dans mes bras… »
« Quelle saison ! On a tous eu la grippe, l’un après l’autre… »
« Dis-leur que tu dois rentrer demain… une urgence… le boulot… »
« Et la gastro ? »
« Ne m’en parle pas, un vrai cauchemar… »
« Embrasse-moi encore. »
Tout à coup, rassemblement, c’est l’heure de passer à table. Louison, gavée et à demi-somnolente, n’a plus faim, forcément… mais la vieille tante menace de s’endormir d’une minute à l’autre, la dinde de brûler, les enfants ont déjà laissé tomber leurs jouets et se chamaillent à coups de papiers d’emballages froissés.
Papa opine gravement du chef, Maman ne se préoccupe plus que du couronnement de ses talents de cuisinière, dont, d’ailleurs, personne n’oserait douter. Le gendre, couteau entre les dents, s’apprête à attaquer la fameuse volaille ; même blague, à la minute près, que l’année passée : « Elle n’est pas encore tout à fait morte, non ? » Les pommes Duchesse maison sautent des assiettes et roulent sous la table, la sauce coule, le vin passe, les visages rosissent encore davantage, les voix montent. Louison voit tout comme dans une espèce de brouillard, à distance, comme si elle ne participait pas elle-même au dîner. Elle s’imagine se lever, prendre son sac, son ensemble sobre et chic, enfiler patiemment ses gants, enfoncer son bonnet sur la tête, s’enrouler dans son écharpe, quitter la table, le dîner, la maison, attendre dans une gare fantomatique un express désert, se laisser bercer par le roulement du train, se jeter dans un taxi puis dans ses bras…
Pourquoi pas, après tout ?
Sa famille lui paraît tellement loin, personne ne lui adresse la parole. On attend sans doute d’elle qu’elle participe à la conversation générale. A moins qu’on n’attende rien d’elle.
Pourquoi pas ?
Que diront-ils ? Que penseront-ils ? Des remarques acerbes de sa mère et de sa sœur, le bon genre, éberlué, qui ne trouvera rien à dire (ni même peut-être à penser), le père, qui tenterait de la défendre, le seul véritablement blessé par cette fuite soudaine. « Tu lui as toujours tout passé, à TA fille… »
Pourquoi pas, après tout ?
Partir, partir, cela devient obsédant. Ils prendraient cela pour un caprice de petite fille, un de plus, somme toute. Partir, partir, le mot résonne à la manière du ronronnement sourd du train.
« Et bien, Louison, autant que tu ne sois pas là, vu ce que tu as l’air de te plaire avec nous ! » L’occasion est trop belle. Elle adresse un grand sourire à sa sœur, auteur de la (2è) remarque perfide mais tout à fait bienvenue, se lève sans un mot, rassemble ses affaires et sort dans un silence médusé. Elle ferme la porte et éclate de rire dans le jardin.
Joyeux Noël !!!

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