Elle adorait par-dessus tout ces fins d’après-midi printaniers où, le soleil déjà chaud et la nature en éveil l’attiraient au dehors comme un aimant invisible. Un simple moment de plaisir, en compagnie de son fils, hors du temps et de l’espace confiné de sa vie.
Après une interminable journée de boulot déjà reléguée au rang de vague souvenir, la voiture déposée devant la maison et Pierre arraché à la salle d’étude dite « du soir », elle se précipita chez elle, ne voulant perdre une seule seconde pour ces préparatifs prometteurs.
Elle ajouta donc à son « sac de parc », de l’eau et de quoi grignoter, tout d’abord. Pierre aimant s’ébattre et vociférer parmi ses congénères, celui-ci venait toutes les dix minutes, affublé de ses camarades de rateaux, se ressourcer à coup de Volvic et de « Petits Princes » bien chocolatés. Un ballon ensuite, deux trois pelles, un seau, et puis, bien entendu, pour elle, un bon livre, de quoi bouquiner, échapper à ce monde et aux mères qui l’encercleraient de toutes parts, si désespérément et exclusivement attentives à leur insupportable progéniture. Enfin, elle alla se changer, troquant sa tenue du jour contre un ensemble jean-t-shirt-converses bien senti qui lui donnait déjà un avant-goût de vacances.
Le sac en bandoulière et le fils à la main, elle s'envola vers la prairie tant convoitée.
- Pieeeeeerre, viens ici ! Viens enlever tes chaussures. Avec tout ce sable, tu vas en avoir plein les sandales.
- Va jouer un peu avec tes copains, on goûtera tout à l’heure, je t’appellerai.
Le plaid enfin libéré du cabas, elle s’allongea, un livre entre les mains et les lunettes « de pétasse » dégainées, dixit sa chère cousine Nathalie. Pieds nus sur son île, elle jetait de réguliers coups d’œil à son petit soldat des bacs à sable. Elle n’oubliait jamais ses prothèses oculaires qui la protégeaient tout autant des rayons de cette traitre étoile, que des rencontres inopportunes des « mamans » de l’école, celles-ci se croyant obligées de venir la saluer alors qu’un simple signe de la tête aurait suffit à leur prouver que leur admirable personne n’était pas passée inaperçue à ses yeux.
Elle se dit qu’elle devrait penser à écrire un jour le « Manuel de survie à l’usage des femmes associables mais pourtant mères de famille ». Certes, il était de bon ton de « sortir » ses enfants, cela pouvait parfois même devenir vital, pour le bien-être auditif et nerveux des parents, mais il fallait tout de même se prémunir des débordements collectifs de ces génitrices récidivistes prenant leur mission très à cœur…
Cela n’était somme toute pas très compliqué et se résumait, en priorité, au port obligatoire de lunettes bien fumées et à l’air concentré d’une lectrice rébarbative… de quoi faire fuir le premier père divorcé ou la première matrone trop contente de vous assommer de sa diatribe vomitive.
Elle en était là de ses réflexions quand surgit de derrière les herbes folles, un Pierre en larmes, le seau en berne et la goutte au nez.
- Maaaamaaaaannnn… snif, snif, bououououououo…
- Qu’est-ce qu’il t’arrive mon poussin ?
- Snif, snif, c’est Clément, snif, snif, il a détruit la maison des, snif, fourmis, snif, que j’avais construite, snif, snif….
- Mon pauvre poussin. Tu vois, ce qui vient d’arriver, c’est comme dans la vie. Il y en a toujours qui se croient plus malins que les autres et qui pensent qu’écraser les plus faibles qu’eux est un signe de grande intelligence… C’est dommage pour Clément, mais je pense que toi tu as compris que les fourmis avaient autant le droit de vivre que nous, les êtres humains, alors que lui, il se prend pour un mammouth alors qu’il n’est en fait qu’un petit idiot qui a gardé ses sandales !
Elle tenait là la morale de ce vert détour : l’homo sapiens versus l’homo crétins… Ad vitam aeternam !
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