mercredi 16 décembre 2009

Je hais le camping

           Je déteste me laver les dents, en rang d’oignons, avec de parfaits inconnus, qui se croient obligés de vous dire vaguement bonjour parce qu’ils partagent votre « salle de bains », au-dessus d’un lavabo parsemé de cheveux, voire de poils d’origine plus suspecte, qui appartiennent peut-être à mon voisin de tente et d’infortune.
Je déteste les tergiversations de l’installation. Parce que planter sa tente, c’est tout un art… avant même de la planter, d’ailleurs. Pas loin des sanitaires, quitte à profiter largement des borborygmes et autres chasses d’eau matinaux. Loin des sanitaires, au risque de devoir traverser, dans le noir, un entrelacs de tentes disposées exprès en travers de votre chemin, dont les sardines n’attendent que votre pied nu en tong pour vous terrasser. Et encore, il faut aussi composer avec l’ombre aléatoire ; la force et la direction du vent ; la composition du campement voisin : mômes braillards ou jeunes fêtards ? ; l’inclinaison du terrain, et, enfin, l’endroit où s’ouvrira la porte de votre fragile abri.
Je hais le regard torve et goguenard du campeur déjà installé, et bien installé, qui sirote sa bière fraîche – il est bien équipé, lui, comme à la maison : frigo, lave-vaisselle, micro-ondes et surtout télé, parabole – pendant que tu te débats avec ta tente, désespérant de la monter par un vent pareil, et qui te scrute comme si tu envahissais son espace vital.
Je hais les douches des campings, toutes les douches : celles où tu ne peux pas poser tes affaires et dois te contenter d’un vague porte-manteau pour tout suspendre – évidemment tout finit par tomber, le shampoing se déverser sur les vêtements propres - ; celles qui laissent passer sous la cloison cartonnée l’eau savonneuse, voire le savon, du voisin ; celles que tu ne peux pas régler, dont tu attends, toute nue et grelottant, qu’elles chauffent, enfin, pendant que l’autre, là, à côté, chantonne et sifflote, sous une eau que tu imagines brûlante. Finalement, tu te rhabilleras entièrement pour en tester une autre, quête éperdue et perdue d’avance. Pourtant, avec le temps, expérience acquise : toi aussi, tongs plastique et affaires minimum à emporter à la douche ; toi aussi, tu testes la température de l’eau AVANT de te déshabiller, en faisant de ridicules sauts de carpe en arrière pour ne pas trop te tremper.
Je hais le bruit mécanique et inlassable de la claquette sur le chemin qui longe la tente.
Je hais le camping-gaz qui tombe en panne ou se renverse alors que l’eau du Nescafé frémissait presque au bout de vingt minutes d’attente.
Je hais les impossibles contorsions nécessaires à chaque sortie de la tente, pour t’en extirper tout en chaussant tes tongs, tes éternelles tongs, trempées de la rosée (au mieux) matinale.
Je hais les doubles fermetures éclair de la porte, leur bruit cinquante fois répété, après une longue recherche à tâtons, parce que tu as forcément oublié quelque chose ; les vêtements en boule et un peu humides au matin ; les duvets qui s’entortillent autour de toi sans te laisser aucune chance de survie ; les campeurs toujours contents et toujours souriants malgré les intempéries…
Le camping, c’est la vie en plein air (délicat euphémisme pour désigner le vent), en pleine terre aussi ; c’est la communion avec la nature ; l’astreinte aux horaires du soleil : que faire dans un espace de trois mètres carrés, dans le noir, à part s’user les yeux à lire à la faible lueur d’une pile électrique ? comment résister aux rayons du soleil qui tapent obstinément sur la toile, après huit heures du matin ? ; les joies de la collectivité, ou apprendre à supporter, en plus des siens, les enfants des autres ; c’est retourner à l’âge d’or primitif : marcher à quatre pattes pour ne pas se cogner, s’extasier de bonheurs tout simples (le camping-gaz qui chauffe, le frigo qui refroidit, le linge qui sèche)… et le plus grand de tous : celui de plier la tente pour rentrer !



AST

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