Et si elle l’avait quitté… si elle l’avait vraiment quitté ??? Cette fulgurante et douloureuse pensée le tire violemment de sa somnolence. Il se redresse brutalement et provoque la chute inévitable des malheureux restes de petits fours, sur son pantalon (heureusement qu’il est passé au pressing) et sur le canapé Roche-Bobois (Claire serait furibarde). Et si elle l’avait quitté ? A moins que ce ne soit la porte claquée de l’appartement qui l’ait réveillé, ou encore l’irruption nonchalante de son fils, écouteurs rivés aux oreilles.
- Qu’est-ce tu fous là ? Tu bosses pas ?
Apparemment aucune des deux questions n’attend de réponse, Paul tourne illico les talons vers la cuisine. Le temps de s’extirper péniblement du canapé, de tenter de dissimuler les miettes éparses, il le suit. La porte du frigo se referme brusquement.
- Y a rien à bouffer ici ! Elle est où M’man ?
- Bonjour.
- ???
- Bonjour.
- Ah, ouais… euh… bonjour. J’suis passé à la librairie, elle est fermée. Tu sais où elle est M’man ?
- …
- Allo ? Y a quelqu’un ? C’est bon, laisse tomber. Je demanderai à Léa. Elle est où, Léa ?
Et si elle l’avait vraiment quitté ? Cette pensée ne le quitte plus désormais. Elle tourne en boucle. Ses oreilles en bourdonnent. Il ne comprend même rien à ce que lui dit Paul, qui d’ailleurs a renoncé à toute forme de communication et s’est réfugié derrière une nouvelle porte qui claque.
Et puis, dans le silence redevenu opaque, le signal du branle-bas de combat,une sonnerie de portable. Pierre se rue au salon, retourne les poches de sa veste, les coussins du canapé, les miettes avec... – tant pis pour Moche&Grosbois. Le portable a glissé sur le tapis. Dans sa précipitation, il a même manqué plusieurs fois de l’écraser. Il frémit rétrospectivement à cette idée.
Suis devant notre maison.
Quelle maison ? Ils n’ont jamais eu de maison. Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? Par acquit de conscience, il vérifie par la fenêtre qu’elle ne parle pas de leur immeuble. Evidemment, elle n’y est pas. Trop facile. « Notre » maison ??? Claire, qu’est-ce que tu me racontes ? Elle disparaît, et, lui, il doit jouer aux devinettes. L’exaspération revient au pas de charge. Il n’ose pas demander où, elle lui répondrait qu’il n’avait encore rien compris, rien vu, rien deviné, etc. et nananère. Il pourrait tenter le bluff : Reste où tu es, je te rejoins. Mais où ? Réfléchir, pose-toi, réfléchis. Ne pas répondre sur un coup de tête. Elle peut bien mariner un peu. Après tout, il n’est pas censé accourir comme un bon petit chien au moindre coup de sifflet. Il tente donc la traversée du salon, en mode je-me-calme-je-respire-je-réfléchis. Au deuxième passage, Paul interrompt sa réflexion :
_Je sors, p’pa. A ce soir !
_… Eh ! Attends…
Rien d’autre que la porte qui claque. Encore. Je fais le tour de la table, je regarde machinalement par la fenêtre, je longe le canapé et remets les coussins (et les miettes en dessous) en passant, je vais jusqu’à la porte et je recommence. Et puis, au troisième passage, c’est revenu comme ça, sans y penser. Marseille, le Panier, la place des Lavoirs ou des Moulins (on s’en fout, il n’y a pas plus de moulins que de lavoirs sur cette place), les bancs sous les platanes, les vieux qui palabrent sur les bancs, et… « leur » maison. Pierre ne se sent plus de joie, il a deviné l’indevinable, résolu le mystère de Claire. Non, résolu une infime partie du mystère de Claire. Bien sûr, il pourrait répondre :
Indifférent : Je suis en consultation, je te rappelle.
Amoureux : Je prends le premier train. Je te rejoins.
Inquiet : Qu’est-ce que tu fabriques, bon dieu ?
A peine sevré : Reviens-vite. Tu me manques.
Pragmatique : Je n’arrive pas à relire ta liste de courses. Reviens.
Agent immobilier : Elle est toujours à vendre ?
Météorologue : Il fait beau à Marseille ?
Et il ne répond toujours pas. Si tu cessais de jouer. Réponds ce que tu as envie de répondre. Point barre.
Suis inquiet, tu me manques, ve tu que je vienne ? Il fé beau ? G annulé mes rdv. Je pe etre là ce soir. Ou toi reviens. On pe encore changer.
Chiche.
2 commentaires:
Chiche !!!
Le transfert peut avoir du bon... Et tout comme l'existentialisme est parfois un humanisme, l'idéalisme peut devenir alors d'un grand pragmatisme... tout est une question de point de vue ! Et de rêves...
Il n'est pas sur qu'il faille tous les réaliser avant notre heure venue. Le chemin est souvent plus riche que la vision inégale du but recherché.
Claire nous réconcilie avec nous-même, et c'est tant mieux.
Merci pour tout !
"le chemin est souvent plus riche"... à vous de l'imaginer maintenant, et faite de Claire ce dont vous avez envie, la route reste ouverte !
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