lundi 25 janvier 2010

Claire prend le large #7... et fin.

Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir.

G. Apollinaire, « La chanson du Mal-Aimé », Alcools.


Echouée sur son banc, Claire n’en mène pas large. Vers quinze heures, elle s’est enfin décidée à sortir et à rallumer son portable. Elle a ignoré consciencieusement et effacé méthodiquement un à un tous ses messages avant d’envoyer le sien, comme une bouteille à la mer. Il doit se souvenir. Depuis les minutes passent comme des heures. Pas de réponse. De son sac dépasse outrageusement le billet de train qu’elle a failli perdre en cherchant le portable. Elle a tout remis pêle-mêle sans savoir encore ce qu’elle ferait vraiment ce soir. Partir – rester – rentrer. Il est temps de trancher. Elle a eu beau se plonger dans le passé, remuer les regrets, longuement, le présent la rattrape, l’urgence matérielle de la décision ; quant à l’avenir, il s’échappe toujours, elle est loin de le tenir. A quinze heures trente, elle abandonne son portable désespérément muet sur le banc et reprend la direction de l’hôtel.

...
AVIS DE RECHERCHE - personnes disparues.

Dans l’intérêt d’une enquête diligentée par la Brigade de Répression de la Délinquance contre la Personne et avec l’accord de Madame le Substitut du Procureur, la police nationale recherche :

LOUVET Claire
Disparition de personne majeure
SIGNALEMENT : Femme de type européen, âgée de 48 ans au moment de sa disparition, taille 1.70 m, corpulence mince, cheveux raides mi-longs châtain clair, yeux verts.
TENUE VESTIMENTAIRE : vêtue d’un long trench beige, de bottes marron à talons hauts. Sac à main Lancel marron. Valise volumineuse gris foncé.
CIRCONSTANCES DE LA DISPARITION : Le 16 décembre 2009, l’intéressée a été aperçue pour la dernière fois à l’hôtel Saint Ferréol, Marseille, 1er arrondissement, où elle est venue récupérer sa valise. Depuis elle n’a plus donné de signe de vie.

Note importante : toute personne majeure faisant l’objet d’une recherche pour disparition inquiétante pourra s’opposer, lors de sa découverte, à la communication de ses coordonnées par les services d’enquête.

...

Pierre ne s’en tire pas si mal dans sa nouvelle vie. Il vient d’ouvrir un cabinet à Marseille où son fils l’a suivi. Léa s’est installée seule dans un studio à Paris. Il a limité ses consultations et refusé un poste à l’hôpital, ce qui lui laisse le temps de faire les courses et de passer au pressing. Les premières semaines de son installation, il a écumé la ville dans tous les sens, espérant retrouver sa trace. Il a aujourd’hui presque renoncé, vendu la librairie, donné ses affaires au moment de la vente de l’appartement parisien, légué la Mini à Léa. Le dimanche, il monte souvent à la Bonne-Mère et regarde partir les ferrys. Il s’est rapproché de ses enfants – et réciproquement. Il envisage sérieusement de les emmener en voyage, l’hiver prochain peut-être. Inch’Allah.

3 commentaires:

Charlotte aux fraises a dit…

A part cette cruelle référence à "La chanson du mal-aimé" qui m'a valut la joie assez mal dissimulée de repasser le bac... cela devait se finir ainsi...
Le visible et l'invisible mêlant le passé, le présent et le futur... La disparition comme modus operandi, comme mode de construction...

Merci Claire, et bon vent !

anne-sophie a dit…

Oups... désolée pour Apollinaire. La disparition restait la seule voie ( voix ?) qui restait.

Turamisu des montagnes a dit…

Sans aucune rancune... J'ai depuis eu l'occasion de prendre plusieurs fois le bac, avec ou sans Apollinaire et toujours avec plaisir !