vendredi 29 janvier 2010

Je vous salue, Maries. #3

Narration I.

C’est une très vaste propriété, adossée au flanc de la colline de Mont-Saint-Quentin, tout près de la ville de Péronne. La maison a été construite à la fin du XIXème siècle dans le plus pur style bourgeois. Elle ne cherche qu’à montrer l’assise financière d’une classe toujours en quête de légitimité et de pouvoir.
Elle est ceinte d’un parc verdoyant, soigneusement entretenu. Des allées de gravier serpentent entre les pelouses plantées d’arbres séculaires jusqu’à une roseraie où se mêlent espèces anciennes et récentes. C’est la fierté de Marie-Victoire Caron, la maîtresse de maison, qui tente là toutes sortes de boutures, de greffes improbables, suscitant les ricanements de son jardinier. Elle s’obstine, pourtant, toute à sa nouvelle passion.
L’aile droite de la maison est prolongée par un jardin d’hiver, verrue de verre, dans laquelle s’épanouissent de rares plantes exotiques et flétrit jour après jour la pauvre Marie-Louise, qui passe là des heures, rêvassant à un avenir plus qu’incertain.
Le mobilier est sombre, les tentures cachent soigneusement aux yeux du monde une vie morne uniquement centrée sur l’apparence qu’elle donne.
On accède au grand hall par un perron en pierres. L’entrée a été conçue pour impressionner les visiteurs et s’ouvre de part et d’autre sur les salles de réception : salons, salle à manger, boudoir, fumoir, bibliothèque. Un majestueux escalier en fer à cheval permet d’accéder aux appartements de la famille.
Nulle chaleur, ni trace d’affection dans ces pièces réservées chacune à un usage strict et immuable. On n’y trouve que l’apparence du confort matériel que donne l’argent.
Ernest Caron, conforté par la réussite florissante de son commerce d’épicerie en gros et de vins fins, règne en maître sur sa propriété, dans laquelle il convie clients, fournisseurs et concurrents sans jamais se mêler de l’organisation domestique.
Ce sont deux univers qui se frottent, se frôlent mais ne se touchent jamais vraiment, où chacun tient le rôle qui lui a été assigné par son éducation : un univers masculin bruyant et affairé, un univers féminin emprunt de bonnes manières et de fausse douceur.
En ce mois de juillet 1914, la campagne de Picardie, fertile, prospère grâce aux cultures de céréales et de betteraves, se prépare aux moissons.
Pourtant, les rumeurs d’une guerre prochaine se précisent. Le fumoir résonne des cris revanchards de ces bourgeois repus, qui n’ont pas digéré l’humiliation infligée en 1870 et qui tonnent contre cette Allemagne impérialiste. Chacun des convives, en secret, ne peut s’empêcher toutefois de s’inquiéter de son commerce et de ses affaires, mis à mal, sans doute, par un nouveau conflit. Le patriotisme exacerbé qui s’affiche haut et fort s’accommode parfois mal du sens des affaires.
Ces dames sont tenues à l’écart de toutes ces préoccupations politiques triviales qui pourraient perturber leur extrême sensibilité. Elles savent, bien sûr, mais devisent tranquillement de sujets bien plus anodins et légers, tout en poursuivant leur promenade vers la fameuse roseraie, qu’elles s’apprêtent à admirer religieusement. Pourtant, ces rumeurs de guerre les préoccupent : elles craignent de perdre un fils, un frère, un mari. Une inquiétude sourde les ronge en secret, qu’elles ne peuvent confier sans risquer de montrer des sentiments antipatriotiques ou pacifistes.
Marie-Louise se mêle de mauvaise grâce, la mine sombre et boudeuse, à ces conversations féminines qui l’exaspèrent au plus au point. Sa mère l’enjoint vainement du regard à plus de gaieté et d’enthousiasme ; il faut faire bonne figure devant ces dames. Malgré son humeur maussade, c’est une très jolie jeune femme, qui domine d’une tête toutes ses compagnes. Cette haute taille l’a toujours un peu gênée, ne fait-elle pas un peu peur aux hommes ? Des yeux très clairs, d’un bleu pur éclairent un visage peu avenant, aux lèvres minces, un peu pincées. Elle discipline ses cheveux blonds en un chignon serré, posé bas sur la nuque.
Dès que l’occasion se présente, au détour d’une allée, elle s’échappe du groupe pour rejoindre la maison. Elle pénètre dans le fumoir et recroqueville sa longue silhouette dans un fauteuil reculé, là-bas, tout près de la cheminée. Dans la pièce enfumée, embrumée des vapeurs d’alcool, elle s’encanaille dans les conversations de ces hommes qui braillent leur haine et leur désir de revanche. Son père, Ernest, est accoutumé aux intrusions de Marie-Louise, qu’il tolère de bonne grâce, fier de son intelligence et de sa curiosité qu’il encourage. Il ne se soucie guère des convenances imposées par sa femme. Après tout, il n’a pas eu de fils…
C’est l’heure des règlements de compte, même si peu d’entre eux savent au juste où se trouvent les Balkans ni quels enjeux politiques se trament réellement, leur hargne se tourne tout entière vers l’Allemagne de Guillaume II, ce Kaiser si hautain et agressif auquel on reprendra en quelques semaines l’Alsace et la Lorraine. Il faut en finir maintenant, il faut en découdre !

1 commentaire:

Jeanne a dit…

Quelle cadence mesdames...chapeau bas...et de l'inédit avec ça! Ce n'est pas moa qui irai me plaindre...