Lettre III.De Marie-Louise à Blanche.
Marie-Louise Caron
Mont-Saint-Quentin
Le 3 août 1914
Ma très chère Blanche,
C’est comme si j’entendais encore le terrible appel du tocsin me battre aux oreilles depuis deux journées entières. J’ai vu des femmes pleurer le départ de leurs hommes et j’ai immédiatement pensé à toi, ma chère Blanche, qui allait voir partir ton cher mari. J’ai hélas pu mesurer ta douleur à l’aune de celle de toutes ces jeunes femmes, qui tendaient leurs enfants pour un dernier baiser sur le quai de la gare.
Il nous a fallu accompagner Pascaline à Amiens : elle ne pouvait se résoudre à laisser partir son frère sans lui avoir fait ses adieux. Peut-être l’as-tu déjà vu à Péronne ? Il travaille dans une manufacture de textile à Amiens. Lorsqu’il venait rendre visite à sa sœur, le dimanche, elle lui préparait toujours des douceurs en cuisine – elle l’a toujours énormément gâté, vois-tu, l’ayant élevé presque seule depuis la mort de leurs parents -. Il vitupérait comme un beau diable contre ces « salauds » de patrons, et ma Pascaline de trembler que mon père ne l’entende, cherchant à prendre la défense des « bourgeois ». Il ne voulait rien entendre, mais il finissait régulièrement par lui emprunter de l’argent :
« Tu comprends, c’est dur, depuis la grève, j’arrive pas à me refaire, et puis on nous paie rien ! »
Pour le faire taire, et parce qu’elle ne lui a jamais résisté, elle lui donnait quelque chose en lui faisant promettre de ne pas le dépenser au cabaret ou avec des filles.
« T’inquiète, ma soeurette… Je m’en sortirai bien, va ! »
Dans la pagaille du départ, aux côtés de Pascaline éperdue, soutenue par mon père, qui cherchait dans la foule son cher frère que nous n’avions pas trouvé chez lui, j’ai ressenti plus intensément encore que la veille, jour de mobilisation, l’inquiétude de toutes ces femmes, mères, sœurs, épouses et, depuis, toutes mes pensées t’accompagnent. Les hommes non plus n’étaient pas gais. J’aurais cru à plus d’enthousiasme en entendant les tonitruants cris vengeurs dans le salon de mon père ! Ce sont de pauvres bougres qui vont monter au front, qui se soucient peut-être comme d’une guigne de l’Alsace et la Lorraine. Ils s’inquiètent davantage de leurs moissons qu’ils n’ont pas pu mener à leur terme.
Etes-vous mieux informés à Paris que nous ne le sommes ici ? Les hommes sont partis, les champs sont déserts, la campagne est étrangement muette, et nous ne recevons absolument aucune nouvelle, ce qui rend cette atmosphère plus pesante encore. Pas de journaux, pas de courrier, - je ne suis même pas sûre que cette lettre te parviendra - ; le temps s’est engourdi, arrêté, tout comme les habitants : des enfants, des femmes, de très jeunes hommes ou de très vieux, dont les gestes, les habitudes sont emprunts d’une angoisse diffuse et presque paralysante. Les chevaux ont tous été réquisitionnés, les travaux des champs en pâtissent plus encore peut-être que de l’absence des hommes. Le blé va pourrir sur pied, disent les vieux.
On nous dit que nous serons informés par l’intermédiaire du préfet, et des sous-préfets qui reçoivent des dépêches de Paris. Mon père trépigne d’impatience auprès du maire de Péronne, - le communiqué est pour ce soir, dit-on. Maman, elle, ne pense qu’à quitter Mont-Saint-Quentin, pour se réfugier dans une grande ville, à Amiens, dit-elle, où nous avons une petite maison, ce à quoi mon père se refuse obstinément. Il tient à rester pour défendre ses intérêts, contre qui d’ailleurs ? Voyons, ma chère, nous ne risquons rien. Cette guerre n’est l’affaire que de quelques semaines, les Prussiens ne sont pas ici, croyez-moi !
Malgré tout, Marie-Victoire continue de faire et défaire ses bagages, d’emballer ses bijoux et l’argenterie. Je la soupçonne de les enterrer sous ses rosiers !
Quant à moi, je n’attends que le moment de me rendre utile auprès de la Croix-Rouge, je suis bienheureuse de pouvoir servir à quelque chose et de mettre en œuvre les quelques connaissances que nous avons acquises toutes deux auprès de Madame de Saint-Omer. Je lui ai rendu visite dès mon retour d’Amiens, hier, et elle m’a promis de me faire prévenir dès que nous serions utiles à quoi que ce soit.
Ma très chère amie, je regrette de ne pas être près de toi en ces durs moments ; serre bien fort contre toi ton petit Victor que j’embrasse tendrement. Donne-moi vite de vos nouvelles. Je t’embrasse très affectueusement.
Marie-Louise
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire