lundi 25 janvier 2010

L'intérieur de personne #2

John était parti pour une nouvelle mission en Afrique voilà deux semaines maintenant. L’agence lui avait commandé un reportage sur l’évolution de la société angolaise depuis la fin de la guerre civile et la manière dont celle-ci se remettait de ses profondes blessures, dont les uns et les autres arrivaient dorénavant à cohabiter. Il était parti sans elle cette fois-ci. La grossesse arrivant à son terme, voyager aussi loin et dans de telles conditions aurait été périlleux, pour ne pas dire totalement inconscient. Il n’était pas question de faire courir le moindre risque à ce bébé tant attendu.

Assise sur le petit fauteuil, face au trumeau qui surplombait la console, elle n’arrivait pas à sortir de sa torpeur. Tout lui semblait si irréel. Les mots résonnaient interminablement dans son esprit encore anéanti :

- Bonjour madame. Colonel Marcellin, Police Nationale, deuxième brigade du CRPJ de Paris. J’espère que je ne vous dérange pas ?
- Non. Que me vaut l’honneur de votre appel ?
- Ce que j’ai à vous annoncer risque d’être un sacré choc pour vous. Voulez-vous appeler un voisin afin de ne pas être seule ?
- Je vous remercie mais cela ne sera pas nécessaire. Je vous écoute, quel est le problème ? Et soyez bref, je n’aime pas trop tourner autour du pot.
- Très bien, cela est mieux ainsi. Votre mari, madame, vient de décéder… L’équipe de tournage a été attaquée cette nuit par les forces rebelles qui sévissent encore parfois dans l’enclave dans laquelle elle séjournait depuis trois jours. Les secours n’ont pu arriver à temps. Le photographe ainsi que votre époux ont succombé de leurs blessures ce matin…. Sachez madame que je suis profondément désolé. Si je peux faire quelque chose pour vous…
- ………………..
- Allo… Allo, madame ??
- Je, je… je suis là. Je, je vous remercie de m’avoir informée aussi rapidement de cette affreuse nouvelle. Je suppose que vos informations sont parfaitement fiables… ? Bien triste métier que vous faites là monsieur… »
- Ne vous souciez pas de moi et je ne me serai jamais permis de vous appeler sans avoir vérifié de source sure ce que je viens de vous avancer… Il faudrait que vous passiez au commissariat dès cet après-midi, nous devons nous rencontrer au plus vite, avant que cette affaire ne prenne une ampleur médiatique qui ferait beaucoup de tort à vous et à votre famille. Je peux vous envoyer une voiture de patrouille si vous le souhaitez ?
- C’est très gentil de votre part mais je vais me débrouiller. A quelle heure dois-je me présenter dans vos services ?
- Dès que vous le pouvez, madame, j’attends votre venue.

John, mort… elle ne pouvait se résoudre à le croire… Et ces petits coups de pied dans son ventre, si plein de vie… Cela n’était pas possible, non cela ne pouvait être vrai. Elle oscillait inlassablement entre un total abattement, l’envie de hurler à la face du monde que cela ne pouvait – ne devait – s’être produit et la nécessité de continuer à croire que rien de tout cela n’était vraiment réel. John… Pitié ! Comment allait-elle faire sans lui. Et le bébé…
Qui allait l’accompagner à la maternité ? Qui allait partager ce moment hors du temps ou de l’espace que constitue la venue au monde d’un être de deux chairs, de deux amours, de deux désirs associés ? Qui allait donner le biberon au bébé quand elle serait trop fatiguée pour se lever ? Qui allait lui raconter ses premières histoires lorsqu'elle serait partie en reportage ? Qui allait l’emmener voir un match de football ou l’admirer faire ses premiers pas de danse ? Que répondra-t-il quand le professeur lui demandera la profession de son père ? Qui amènera l’épouse jusqu’à l’autel matrimonial ?
Elle s’effondra en sanglots, une douleur puissante au côté droit. Jamais plus elle ne pourrait se poser ces questions, et des milliers d’autres encore, simplement. Le bébé allait naître, orphelin de père et de lui, il ne connaitrait que ce qu’elle pourrait lui en dire, remuant chaque jour un peu plus profondément la plaie béante de son terrible chagrin.

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