La conscience qu’elle avait maintenant d’une situation involontairement intolérable lui ouvrait les abimes d’une vie qu’elle savait par avance douloureusement longue. Son premier réflexe, une fois la sidération passée, fut de chercher dans les méandres de cette âme en souffrance lequel de ses proches elle pourrait contacter pour laisser libre cours à ces mots douloureux qu’elle se devait d’évacuer au plus vite. Un sentiment d’urgence tout à coup. Une furieuse envie de se délivrer d’un sort, d’un irrémédiable destin. Et ce qui était le plus étonnant c’est qu’elle ne pensait ni à ses parents, pourtant si proches, ni à sa sœur, sa confidente de toujours, ni à ses amies qui l’avaient vue tant de fois pleurer à ses retours de mission. Non, aucun d’entre eux ne semblaient pouvoir partager avec elle ce chagrin dévastateur. Seule demeurait l’envie irrépressible d’appeler Jean, son compagnon d’infortune, cet homme dont l’amour n’avait pu être qu’une tendre relation amicale, la vie n’ayant voulu leur accorder que ce rendez-vous manqué des amants éternels.
Elle se leva, longeant les murs du vestibule afin d’atteindre sans risque le grand salon où elle avait déposé son sac à main. Elle s’assit délicatement sur la méridienne en velours gris, face à la grande porte-fenêtre d’où l’on pouvait deviner les superbes terrasses de ses riches propriétaires de voisins. Elle posa le sac sur ses genoux encore tremblants, en sorti le petit agenda noir que John lui avait offert lors de l’une de leur visite à Londres dans sa belle-famille, chercha au milieu des ratures de la page intitulée « L » le numéro de Mathilde et de Jean, prit le combiné dans sa main droite et composa le numéro qui était devenu presque illisible au fil des années.
« Bonjour, vous êtes bien sur la messagerie de Jean et Mathilde. Nous ne sommes pas disponibles pour le moment mais veuillez laisser votre message après le bip sonore, nous vous rappellerons dès que possible…. Biiiiiiiiiiiiiip……. »
« Bon… bonjour. C’est Camille…… Je cherchais à vous joindre…… Il s’est passé un truc très grave…. Est-ce que vous pouvez me rappeler…. Bon, ben… à plus tard. Bye…... »
Voilà, elle était seule, profondément seule, irrémédiablement seule, le destin pour horizon, le « bonheur » du bébé pour objectif.
Elle appela un taxi, espérant qu’il ne lui refuserait pas la course au vu de la proéminence difficilement escamotable de son ventre de huit mois. Elle se releva du canapé, passa aux toilettes, bu un grand verre de citronnade pour essayer de reprendre quelques forces avant de retourner enfiler sa veste en jean qui pendait à côté de l’imperméable de John, sur le porte-manteau de l’entrée. Elle sentit de nouveau un flot de larmes l’envahir, pris l’imper à pleines mains et fourra son nez dans le tissu du manteau. L’odeur de John l’emplissait. Elle ne pu retenir de nouveaux sanglots. Devrait-elle laver toutes ses affaires ou garder les dernières empreintes laissées le jour de son départ pour l’Angola ? Allait-elle réussir à vivre dans cet appartement ? Qu'allait-elle faire de toutes les affaires de John ? Elle ne savait vraiment plus par quoi commencer. Ce qu’elle savait par contre c’est qu’elle aurait préféré partir avec lui, être là au moment de l’attaque, mourir plutôt que de souffrir autant. Mais elle n’avait pas le droit de penser cela, le bébé, lui, avait le droit de vivre, d’être heureux, du moins d’essayer de l’être…
Elle claqua la lourde porte en acajou sur laquelle le heurtoir fit un sourd bruit métallique, appela l’ascenseur, ouvrit la grille au moment ou celui-ci arrivait à sa hauteur, y pénétra, appuya machinalement sur le bouton RC et se laissa bercer par le ronron des poulies qui la tractaient vers ce monde si réel et si cruel.
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