samedi 6 novembre 2010

Neuf mois #4

Le K de Clémence
Mois 4 (suite)


Marianne avait raison, cet endroit est bel et bien un paradis, en tout cas elle l’appellerait volontiers un havre de paix hors de ce monde de brutes. Pourtant, ils l’ont retrouvée, dès le lendemain de son arrivée en catastrophe. Furieuse, elle a soupçonné le gourou en chef, bien qu’il s’en défende avec la dernière énergie, d’avoir appelé Marianne, qui a transmis à Jean, mort d’inquiétude, qui a transmis à son cancérologue, fou de rage. Clémence a obstinément refusé toutes les communications téléphoniques, s’est recluse dans le mutisme monacal de sa chambre. De très mauvaise grâce, le médecin a fini par accorder quinze jours de répit, mais « Assez d’âneries, vous la faites remonter dans deux semaines maximum ! » a-t-il assené à Laetitia, sa « coach » de retraite. Clémence aimerait bien prendre les choses plus au sérieux, retrouver son « être intérieur », mais elle ne peut s’interdire l’ironie y compris lors des fameuses séances quotidiennes de psychosynthèse. Elle se contente d’espérer que ce répit lui fera malgré tout du bien. Elle a le sentiment de reprendre des forces, de se « revitaliser » comme on le dit ici, au contact de la nature. Ses marches solitaires deviennent chaque jour un peu plus longues. Elle se sent tout doucement revivre, de nouveau maîtriser un tant soit peu son corps qui lui échappait complètement. Ici, elle assume son apparence de malade, n’essaie plus de se maquiller pour camoufler le pire, ne porte de bonnet que pour se protéger du froid, traîne sempiternellement dans les chemins caillouteux les mêmes jean et pull. Dans la solitude de sa retraite, dans le silence des repas partagés, elle se prépare tranquillement à l’inévitable retour. Elle sait déjà que Jean viendra la chercher même s’il ne lui a rien annoncé de semblable. Désormais, elle lui dira, elle leur dira à tous, ses angoisses, elle ne cherchera plus à les protéger. Elle vient d’admettre qu’elle avait besoin de leur aide pour affronter la mort.

Le bébé de Léna
Mois 5.


Dieu que c’est long, neuf mois ! Le corps de Léna s’arrondit avantageusement, son ventre proéminent fièrement poussé vers l’avant. Jamais elle ne serait crue capable d’assumer ces étonnantes rondeurs, elle qui a toujours veillé de manière draconienne sur sa minceur. Son corps la déborde déjà et elle y est complètement indifférente malgré les avertissements du gynécologue. Elle massacre, lentement mais sûrement, une tablette de chocolat d’une main distraite tout en se demandant où elle pourrait bien aller renouveler sa garde-robe. Quand-même pas chez Natalys ou Cyrillus. Demain, dimanche, elle commencera par les Puces de Clignancourt. Soudain, le bébé a bougé dans le silence assourdissant de l’appartement. Elle en laisse tomber le chocolat de surprise, pose ses deux mains sur son ventre à la recherche d’une confirmation. Ça y est, il est là. Il vit, bouge, elle peut l’éprouver elle-même. Elle se sent moins seule tout à coup. Neuf mois, ce n’est plus si long, le temps de s’accoutumer à cette nouvelle vie.

1 commentaire:

L'autre moi a dit…

Merci une nouvelle fois pour ces très belles lignes...

On y retrouve
Le centre
Et la périphérie
De nous-même