La double vie de Marianne
Mois 5
« La paix ne fit que paraître. La guerre recommença aussitôt […] »
Madame de Lafayette, Histoire de la princesse de Montpensier.
Barbare. Sauvage. Le traitement a repris de plus belle et s'achève définitivement cette semaine.
Marianne veille des après-midi entiers sur le corps terrassé de Clémence, qui s’endort souvent dans le canapé, quelques minutes après son arrivée, comme si elle s’autorisait enfin à ne plus veiller elle-même. Alors, Marianne veille, la couvre d’un plaid, va chercher les enfants à l’école, prépare le goûter : Chut ! Maman dort. Et Maman n’est plus que l’ombre d’elle-même, songe-t-elle chaque jour qui passe dans le silence absolu de l’appartement. Sa peau livide colle aux os. Elle entrevoit son crâne nu sous le bonnet sombre qui a tourné dans son sommeil. Les paupières translucides, bleuâtres ne trouvent jamais la paix, même au repos. Marianne et Jean se relaient autant que faire se peut auprès de Clémence depuis son retour des Cévennes. Tiens bon, ils t’ont injecté la dernière dose. Tu as fini. Le spectre de l’opération, peut-être finalement quand même une ablation, hante sans doute le sommeil de la malade et tout aussi sûrement les pensées de Marianne. Peu importe, tu seras une magnifique amazone, s’il le faut. Nous serons tous fixés dans une quinzaine de jours. Depuis son escapade impromptue à La Salindre, Marianne traîne Clémence aux séances de sophrologie qu’elle s’accorde plusieurs soirs par semaine. Elle pressent l’inanité de la démarche face à une telle déchéance physique, mais elle se convainc, et parvient presque à en persuader Clémence, qu’elle en tire un bien-être éphémère.
Marianne a trop peu de temps à consacrer à Léna. La dernière fois qu’elle a lui rendu visite, elle n’a pu s’empêcher d’observer que, selon le principe des vases communicants, le corps de Léna avait presque doublé de volume quand celui de Clémence avait fondu de moitié. Léna s’est acharnée toute la soirée à lui faire sentir les mouvements du bébé et Marianne a dû poser la main sur son ventre pendant deux heures tandis qu’elle buvait tant bien que mal son thé de l’autre. Or, bébé s’est obstiné à rester tranquille au point d’inquiéter Léna. Je te jure, je l’ai senti tout l’après-midi. Justement, il se repose. Marianne voudrait se montrer plus concernée mais l’image de la maigreur de Clémence se superpose sans cesse à celle du ventre rebondi. Elle aimerait pouvoir parler à Léna du mal qui ronge, du poison qu’on administre, de la mort qui rôde, tout en sachant pertinemment qu’elle serait incapable de l’entendre, complètement absorbée par cette vie toute neuve qui pointe son nez et fait pointer son ventre. Alors, Marianne a dû se contenter d’admirer, avec force compliments patiemment renouvelés, les robes amples 70’s chinées aux Puces, c’est quand même moins ringue que Cyrillus, tu crois pas ? Puis le berceau installé dans un coin de la chambre, derrière un paravent déniché lui aussi aux Puces, les premières pièces de layette amoureusement pliées sur une étagère de la penderie. Malgré l’exiguïté de son logement, Léna entend lui faire une vraie place, digne de celle qu’il prend dans sa vie, tu comprends ?
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