La nuit fut courte pour Kevin et le réveil difficile. Il avait bu plus de whisky qu’à son habitude et était allé se coucher fort tard dans la nuit. Ce sentiment de mal-être qu’il ressentait depuis plusieurs jours maintenant commençait à le faire tourner en rond et il n’y avait rien qu’il supportait moins que de ne pas comprendre, de ne pas pouvoir agir sur les raisons d’un malaise, quand bien même celui-ci fusse fantasmé ou infondé.
Après son jogging quotidien et un bon café, bien corsé, Kevin, en chemise et caleçon, monta jusqu'au dressing afin d’y enfiler son costume noir. Les costumes lui allaient à ravir, confortant son autorité par un port de tête digne d’un noble chevalier, et cela lui donnait un air masculin très apprécié de ses clients comme de leurs épouses. Tout en s’habillant, il réfléchissait à la journée qui l’attendait une nouvelle fois. Il devait repasser au bureau pour y récupérer sa robe, qu’il avait bêtement oublié la veille, avant d’aller plaider une affaire d’attaque à main armée par une bande de voyous bien connus du milieu. Cela n’allait pas être simple. Comment faire pencher le jury du côté de ses clients alors même que ces deux bandits réputés pour leur violence, avaient froidement assassiné les deux convoyeurs qu’ils venaient d’attaquer. La tâche allait être rude.
Un petit tour à la salle de bain pour se parfumer, un coup d’œil dans le miroir afin d’ajuster sa cravate et le voilà fin prêt, descendant les marches vers une cuisine où régnait l’agitation coutumière et d’où sortaient les effluves du café mêlées à celles des tartines grillées qui venaient tout juste de sortir du toasteur.
- Salut tout le monde, à ce soir, lança-t-il gaiement. Si vous me cherchez, je serai au tribunal ce matin. Et toi, Nathan, n’oublie pas d’appeler ta grand-mère. Elle voulait savoir si tu pouvais déplacer la commode du salon jusque dans sa chambre. J’aimerais que tu y ailles en sortant du lycée, sinon elle va finir par perdre patience et demander une fois de plus à ton grand-père de le faire. Il va finir par y laisser son cœur un jour.
- Mmmmm… J’vais y’aller, si j’ai l’temps…
- Non, pas si tu as le temps. Tu y vas, un point c’est tout.
- C’est vraiment chiant les vieux quand même. On peut pas les laisser à l’hospice un de ces quatres ?
- Nathan !! Je t’interdis de parler comme ça de tes grands-parents. S’ils n’avaient pas eu la judicieuse idée de donner vie à ta mère, tu ne serais pas là aujourd’hui. Alors, je t’en prie, un minimum de reconnaissance et de respect seraient les bienvenus, tout de même. Quel ingrat fais-tu !
- Bon, vous n’allez pas vous chamailler comme ça tous les matins, tous les deux. Laisse-moi faire Kevin et va au boulot, je m’en occupe. Tu vas finir par être en retard.
- Tu as raison ma chérie. Ciao les jeunes. A sta sera !
Kevin fit volte-face, alla embrasser Adèle qui pressait tranquillement une orange, pris son attaché-case sur la méridienne du salon et sorti les clefs de l’Audi de la poche de l’imperméable qu’il rejeta sur le canapé. Il ne semblait de toute façon pas en avoir besoin aujourd’hui, lui qui resterait enfermé la plupart du temps, le nez dans ses dossiers, ne devinant ce beau soleil qu’à travers les fenêtres de son bureau du cinquième étage. Elle avait raison Adèle. Il lui fallait se détendre. Jamais elle ne s’énervait et réussissait toujours à trouver une solution convenable pour tous dans chaque petit conflit quotidien. Ca ne l’étonnait pas qu’elle occupe dorénavant des fonctions aussi importantes au tribunal. Elle faisait toujours preuve d’un grand sang-froid, en toute circonstance. Il aimait cela chez elle, lui qui était plutôt un « sanguin ». Elle était pour lui une source intarissable d’apaisement.
Il faisait déjà très chaud ce matin-là. L’Audi, qu’il avait eu la flemme de rentrer au garage en rentrant la veille, juste avant son intéressante conversation avec Pradier, était maintenant en plein soleil. Il ouvrit en grand les vitres après avoir retiré sa veste, qu’il avait délicatement posée sur le dossier du siège passager, démarra, régla la radio sur France Info et quitta sa place de stationnement, roulant sur la canette de bière à laquelle il n’avait même pas fait attention.
Qu’est-ce que c’est que ce bazar, se dit-il, ayant entendu un bruit de métal semblant provenir d’une pièce de la voiture. Mais il ne s’en soucia pas vraiment, tant il était absorbé par ses pensées, répétant indéfiniment les arguments qu’il allait utiliser lors de l’audience de ce matin. Il n’entendit pas même l’imperceptible sifflement qui s’échappait du pneu avant droit. Il ne se doutait pas non plus à quel point ce détail allait changer chaque jour un peu plus le cours de sa vie.
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