dimanche 20 décembre 2009

Les bougies de Victoire

Aujourd’hui, Victoire a dix ans.
C’est toujours avec empressement qu’elle retrouve ce grand appartement, rue de Clichy. Il lui paraît immense, des pièces en enfilade, des couloirs interminables, des voix familières, d’alléchantes odeurs de victuailles.
Le premier couloir, glacial, est percé de deux fenêtres qui laissent entrer un jour sale. Puis un coude vers la droite, le virage dangereux : à gauche, dans l’angle, une porte toujours entrouverte sur un mystère inquiétant. La petite fille aimerait s’empêcher d’y glisser un œil, mais c’est plus fort qu’elle. Si elle tournait directement vers la droite, elle retrouverait les odeurs et la chaleur rassurantes de la cuisine vieillotte, sa grand-mère Anne-Marie, Annette, qui trône derrière ses fourneaux, la Gauloise éternellement plantée dans le bec.
Mais non, en passant, elle coule quand même un regard furtif vers la chambre, et là, dans l’entrebâillement, elle croise chaque fois le regard redoutable, bleu, glacial de son arrière grand-mère, éternellement postée en embuscade entre fenêtre et porte.
Pourtant, elle la connaît beaucoup mieux que ça, son arrière grand-mère. Leurs relations ne se bornent pas à ce seul échange, œil noir inquiet, rond de curiosité, contre œil bleu. Mais une fois dans le salon, recroquevillée dans son fauteuil de cuir bas, son œil morne glissant de la télé aux invités, sa canne à portée de main, elle perd son statut inquiétant. Elle n’est plus qu’une vieille dame inoffensive, auréolée de cheveux blancs.
A chaque angle de couloir, la petite fille frémit de croiser cet œil, qui l’intrigue, la fascine et l’effraie, puis se précipite dans la chaleur réconfortante de la cuisine.
Après le terrible coude, le couloir se poursuit, froid et sombre, jusqu’au salon puissamment éclairé et souvent bondé. L’accueil chaleureux, la cuisine roborative et abondante font qu’on y entre et qu’on en sort sans arrêt. Un monde d’adultes qui boit, mange et parle fort. Annette règne en maîtresse femme sur ce monde qu’elle nourrit, frère et belle-sœur, ses deux filles, son gendre, grands neveux et nièces, amants, amies, vagues relations… parfois, l’alcool aidant, la soirée se termine par la « grande scène », le paroxysme de la fausse colère et des vraies insultes, la vaisselle qui vole, les cris qui fusent, et Annette, en diva de la dispute, parfaitement à son affaire règle la mise en scène. Chacun repart fâché, et, le lendemain, la semaine suivante, revient, la queue basse, se réchauffer le ventre et l’esprit autour de la gigantesque table de la salle à manger.
Il y a vraiment de quoi se perdre dans cette famille tuyau de poêle qui multiplie à toutes les générations les mariages et les divorces, les demi-oncles, futurs ex maris, faux frères, vraies demi-sœurs. Une véritable tare héréditaire qui ne fait qu’exacerber les rancœurs et rend presque inévitable la fameuse « grande scène ». Chacun s’efforce donc de ne pas chatouiller les susceptibilités, d’éviter les sujets qui fâchent. On parle d’abord tout bas, puis les rumeurs enflent et se croisent dans l’oreille de la petite fille qui cherche à les démêler sans comprendre ces histoires d’adultes. Ce n’est plus un secret de famille, mais une encyclopédie de secrets de famille. Une encyclopédie parcellaire, en miettes, dont les pages éparses surgissent tout à coup à la tête des « coupables », comme ça sans prévenir, à l’improviste, entre deux coupes de champagne. Mais, aujourd’hui, Victoire a dix ans, et tout le monde de s’efforcer d’être tout à fait agréable, cordial et neutre comme toujours, d’ailleurs, au commencement des agapes.
Juste avant le fameux coude, dans le renfoncement du couloir, tout près de l’œil bleu perçant, s’ouvre une toute petite pièce entièrement consacrée au train électrique de son beau-grand-père (comprenez : le deuxième mari d’Annette). On a peine à tourner autour de la grande planche qui supporte des décors soigneusement aménagés pour le passage de minuscules trains. Victoire est chef de gare auxiliaire, veille au bon déroulement des opérations, au lever des barrières de passages à niveau, mais n’a guère le droit de prendre des initiatives… tant pis, elle n’aime rien tant que contempler ce condensé de paysages, où la ville côtoie allègrement la campagne, où les gares poussent au milieu de rien, où tout ressemble presque à la réalité entrevue de l’arrière de la voiture de ses parents. Les trains ne sont qu’un prétexte ; parfois, elle les oublie même, et c’est l’inévitable déraillement, l’express en perdition, les wagons renversés, la locomotive sur le flanc, victimes de sa négligence. Le beau-grand-père est coincé dans le renfoncement, de l’autre côté de la table, à des centaines de kilomètres de là, et il ne peut que constater les dégâts, impuissant.
Et voilà qu’au beau milieu de ce drame ferroviaire, on sonne le rassemblement : « A table tout le monde ! » Vite, remettre les wagons sur les rails, redresser les arbres, remettre l’antique 2 CV grise sur la route, baisser les barrières.
C’est malgré tout une bonne nouvelle parce qu’elle implique que l’arrière grand-mère est déjà passée au salon et que Victoire traversera en toute sérénité le couloir sans même jeter un coup d’œil à la fameuse chambre.
Les repas d’adultes, même un jour d’anniversaire d’enfant, ça n’a rien de drôle. Elle se rencogne à l’extrémité de la grande table, espérant qu’on l’oublie vite. Un empilement d’assiettes, une enfilade de verres, une ribambelle de couverts, tout cela n’augure rien de bon : un déjeuner qui dure, dure jusqu’au milieu de l’après-midi… On n’aura peut-être même pas le temps d’aller aux Tuileries, comme promis. Les coups d’œil vigilants de sa mère et de sa grand-mère qui vérifient qu’elle se tient convenablement, qu’elle ne se trompe pas de fourchette. Juste en face d’elle s’installe l’arrière grand-mère et Victoire imagine un instant que leurs préoccupations se rejoignent. Comme elle, elle semble compter les assiettes, les verres, les couverts ; comme elle, elle paraît se demander comment sortir dignement et discrètement de cette embuscade. Elles échangent presque un sourire de connivence. Commence le tourbillon des plats, celui des vins, les voix enflent, les sourires se crispent parfois subrepticement mais rien n’échappe à Victoire, ni à son arrière grand-mère, d’ailleurs, qui ne participent pas vraiment à ce festin. La fuite sera sans doute possible juste avant le fromage, mais d’ici là le temps paraît bien long. Les appétits voraces, les bouches gloutonnes évoquent irrésistiblement les histoires d’ogres et de grands méchants loups. On lui adresse de temps en temps la parole, suffisamment pour la sortir de sa rêverie, sans pour autant l’intéresser réellement. D’ailleurs, sa mère ou son père répondent pour elle, la plupart du temps. Elle a perdu le fil du Petit Chaperon Rouge. Comment sauve-t-on la mère-grand et la petite fille déjà ? « On ouvre le ventre du loup, puis on le remplit de cailloux. » Qui a parlé ? Qui lui a donné la fin de l’histoire ? Elle regarde autour d’elle et croise le regard amusé de son arrière grand-mère. Comment a-t-elle fait ? Victoire a dû rêver, d’ailleurs personne d’autre autour d’elle ne semble avoir entendu quoi que ce soit.
Encore quelques minutes et ce sera le bon moment. Reste à choisir la meilleure stratégie : demander clairement « Je peux sortir de table ? » mais on peut toujours lui répondre de patienter encore un peu jusqu’au dessert, de faire un effort « Après tout, c’est ton anniversaire ! » ; ou bien se carapater discrètement sous la table, au risque de se faire attraper au passage et de devoir attendre encore bien plus longtemps. Un coup d’œil rapide à ses parents lui apprend qu’il n’y a plus grand-chose à redouter de leur côté : les voilà embringués dans la « Politique », mais il reste Annette : attendre qu’elle soit revenue de la cuisine, ne pas la croiser dans le couloir, se faufiler dans le bureau, se plonger dans la lecture (on a jalousement conservé les antiques « Bibliothèques roses et vertes » de sa mère) et s’abstraire de ce monde auquel elle ne comprend pas grand-chose.
Sa décision est prise : elle aspire une grande bouffée d’air, se laisse couler le long de sa chaise comme si elle descendait dans les profondeurs, se faufile le long d’innombrables jambes en prenant soin de ne pas les heurter, sort tout près de la porte de la salle à manger, reprend son souffle, victorieuse. L’appartement est désert et entièrement livré à ses désirs d’exploratrice ; après un tel succès, elle se sent capable de traverser la jungle, d’affronter les plus redoutables des animaux, de dormir à la belle étoile, et de tenter ce qui lui paraît maintenant à la fois le plus tentant et le plus audacieux, à la hauteur d’une héroïne de son envergure : pénétrer enfin dans la fameuse chambre.
Elle laisse à sa gauche le bureau et ses livres, néglige tout autant le train électrique et son monde miniature, jette un œil par la porte entrebâillée (avant que son arrière grand-mère puisse, comme elle, se glisser sous la table, elle a bien le temps ! pense-t-elle, un rien narquoise) : le fauteuil et le lit sont vides. Elle entre, sans faire bouger la porte d’un millimètre, marche sur la pointe des pieds, le cœur battant. Aux murs, des photos un peu jaunies : son arrière grand-mère (du moins le suppose-t-elle) en robe de mariée, aux côtés d’un homme qui lui paraît immense, pas très souriant, un peu coincé dans un costume sombre. Sur la commode, le même bouquet que dans les mains de la jeune femme, fané, incolore, (si je soufflais dessus, il s’envolerait). Le lit et l’armoire sont gigantesques : on les croirait conçus pour une famille d’ogres. Son arrière grand-mère est-elle si grande ? Elle s’aperçoit à ce moment qu’elle ne se souvient pas l’avoir déjà vue debout. Ou bien était-ce pour le géant, là, sur les photos, qu’on les a fabriqués ? Le fauteuil lui semble de dimensions plus raisonnables, si elle osait… finalement, elle s’y assoit, juste pour se rendre compte de la vue qu’on a de là : elle regarde par la fenêtre qui donne sur la cour intérieure de l’immeuble, comme celles du couloir, rien de bien nouveau ; elle se balance le plus doucement possible, essaie de ne pas faire pivoter le rocking-chair et décide de surveiller le couloir. Rien. Des bruits de voix étouffés parviennent de la salle à manger. Son regard passe de la fenêtre à la porte, de la porte à la fenêtre. Elle est sur le point d’abandonner son poste d’observation, quand, tout à coup, dans l’ouverture de la porte, le regard, bleu, glacial, arrête net le sien. Tétanisée, elle voit la porte s’ouvrir doucement, puis l’extrémité d’une canne, enfin son aïeule apparaître toute entière dans l’embrasure (même pliée sur sa canne, elle lui semble finalement excessivement grande). Et pourtant, elle sourit :
« Allons, jeune fille, il est temps d’aller souffler tes bougies ! On n’attend plus que toi ! »

1 commentaire:

L'équipe a dit…

L'écho raisonne et raisonnera sans fin... Proust ne pourra me contredire ! Merci madeleine...