mercredi 16 décembre 2009

Maud à la plage

Maud traînasse, Maud rêvasse, elle s’évade sans arrêt des notes sur lesquelles elle est censée travailler… Rien ne peut la retenir sur son écran.
Maud a divorcé depuis trois ans, « pour le bien des enfants ». C’est curieux comme il y a quelques années encore, on maintenait coûte que coûte les apparences d’un couple « pour le bien des enfants » alors qu’aujourd’hui on se sépare à la moindre anicroche exactement pour la même raison. Les petits chérubins n’ont pas à pâtir du désamour des parents, ne doivent pas être mêlés à leurs querelles… On fait les choses au mieux « pour le bien des enfants » : pas de disputes, ou étouffées sous la couette, tard le soir ; une séparation à l’amiable ; une nouvelle vie bien réglée, une semaine chez maman, une semaine chez papa et sa nouvelle pétasse… pardon compagne. Toutes les rancœurs dissimulées derrière le sourire de mère courage – femme battante. Pas de bris de vaisselle, pas de mesquineries sur le mobilier, les objets, la maison, la voiture…
Non vraiment, une séparation exemplaire, digne d’éloges. Pour un peu on distribuerait des invitations aux proches, comme pour un mariage, et on ferait une liste de cadeaux de divorce – ce qui serait bien plus utile d’ailleurs : au moment des noces, on vivait ensemble, confortablement, depuis deux ans, installés, on n’avait besoin de rien ; mais maintenant qu’il a embarqué son « home cinéma », on fait moins la maligne devant la télé timbre-poste ! Et Thibault d’en remettre une couche : « Chez papa, y a un lecteur Dvd ! – Ouais, justement, ton père, il avait qu’à pas… » Non, non, non, ne jamais dire du mal du père de ses enfants ! Même pour une sombre histoire de Dvd ! Enfin, Maud, tu n’y penses pas.
Là, juste en ce moment, c’est le grand vide, le grand creux de Maud, qui a laissé partir ses enfants pour un mois de vacances chez grand-maman, à Perros-Guirec. Toujours de bonnes relations, l’entende cordiale : « Vous avez été si parfaits pour les enfants, mais quand on s’aime plus, on s’aime plus, voilà tout. Nous avons été très secoués, je ne vous le cacherai pas au moment de votre séparation. Un si beau couple, de si beaux enfants. Non, vraiment, je ne comprends pas. Vous qui aviez tout pour être heureux. Mais Pierre semble aller parfaitement bien, maintenant. Qu’en pensez-vous ? » Et moi ??? hurle intérieurement Maud. Grand-maman ne paraît pas s’apercevoir qu’elle a été remplacée avant même de ne plus être là. Son cher fils est épanoui, c’est l’essentiel.
Perros-Guirec, ses plages glaciales, balayées par le vent, même en été, - l’air iodé, c’est bon pour les enfants, pauvres petits, ils sont si pâlots quand ils arrivent -, son casino, son port, ses crêpes et fruits de mer – incroyable, ce qu’ils mangent, ils mangent pas à Paris, ou quoi ?-. Les interminables pâtés de sable, le cerf-volant qui n’en fait qu’à sa tête et qu’on passe des heures à démêler, - il faut bien qu’ils s’amusent -.
Pour un peu, de son coin de bureau, Maud en serait presque à regretter tout cela. Elle est avec eux sur la plage, grelottant dans sa marinière, pendant qu’ils terminent les fortifications du magnifique château bientôt englouti par la marée montante. Elle marche en se tordant les pieds dans les rochers, épuisettes et seaux en bout de bras, à la poursuite d’improbables crabes. Elle joue aux sept familles dans le salon en guettant la moindre éclaircie entre deux crachins. Elle les traîne sur le marché, qui gémissent à qui mieux mieux, : j’veux un ballon, j’ai faim, on achète des crêpes, ça pue le poisson… Des années d’expérience, elle a, Maud. Elle vous aurait ri au nez si vous aviez osé prétendre qu’elle serait un jour en mal de Bretagne !
Et pourtant, ce matin, quand sa fille, Léa, 5 ans, l’a appelée, elle a ressenti un serrement de cœur, le millième en quinze jours : « Papa va nous rejoindre ici pour le 14 juillet, tu sais, on ira voir le feu d’artifice. Papa, lui, il veut bien qu’on se couche tard Il a dit qu’il arriverait cet après-midi ».
Nous sommes le 13 juillet, il est midi. Comme si elle y était, Maud se rencogne confortablement dans le siège passager de la voiture de son mari ; ils partent à Perros-Guirec retrouver leurs enfants, qui leur sauteront dans les bras, encore tout ensablés, les cheveux fleurant bon la mer.
Quelques mots échangés dans les embouteillages : - T’as pas oublié les bottes des enfants ? - Pourquoi tu passes par là ? Tu sais bien que c’est toujours bouché ! Puis un silence de quatre bonnes heures, lourd de récriminations.
L’arrivée à Perros-Guirec, lui qui insiste pour s’arrêter d’abord à la maison, - on n’est pas à deux minutes, ils vont pas s’envoler tes poussins ! Elle boude ostensiblement dans la voiture tandis qu’il entre se changer. Il revient quelques minutes plus tard : chemise ouverte, bermuda beige bien repassé, avec le pli bien marqué, chaussures bateau, et sur les mollets la marque de l’élastique des chaussettes. Le parfait citadin en goguette pour le week-end. Elle cache un sourire.
Puis, enfin, elle se voit descendre sur la plage à la recherche de Thibault et de Léa, réprimant un frisson d’inquiétude : pourvu qu’ils ne soient pas allés se baigner trop loin… ils vont attraper froid avec ce vent… Elle entend la voix de sa belle-mère qui les guide vers eux. Elle se déchausse sur le sable et court serrer ses petits contre elle…
Le téléphone. Pierre :
« - Salut, je pars à Perros, maman me dit que Thibault n’a pas de bottes. (encore les bottes !) C’est toi qui les as chez toi ? Je n’arrive pas à mettre la main dessus. »
Le charme est rompu. Froidement, elle répond qu’elle les a mises dans son sac avant son départ, qu’elles doivent être quelque part dans le foutoir de la maison, qu’ils n’ont qu’à en racheter… bref, qu’elle travaille, elle !
Ce n’est pas Maud qui descendra tout à l’heure sur la plage, mais l’autre, qui tiendra tendrement la main de la chemisette décontractée-bermuda bien repassé. Peut-être ne voudra-t-elle pas embrasser les mouflets ensablés ? Serrera la main de belle-maman, échangera des banalités sur le temps… se gèlera sur la plage !
Maud attendra son tour, au mois d’août, pour partir n’importe où, mais pas en Bretagne, avec Thibault et Léa, au soleil, sur des plages où on ne peut pas pêcher de crabes, ni même construire des châteaux, - on peut rien faire alors, maman ? – t’es sûre que c’est bon pour eux tout ce soleil ? –.

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