C’est une vaste bâtisse traditionnelle en granit, grise. Les fenêtres aux encadrements blancs s’ouvrent sur un petit coin de Manche. Malgré tout, quelques traces de modernisme : un pignon en verre, une terrasse en teck donnent un tout petit air non conformiste à l’ensemble.
A l’intérieur, des murs chaulés encadrent une monumentale cheminée en pierre. Des objets divers, hétéroclites, un peu oubliés témoignent ça et là de multiples voyages aux quatre coins de la planète : un masque vénitien aux plumes ternies, un bouddha chinois rondouillard, un tapis indien… Des bibliothèques un peu dégarnies présentent des vestiges poussiéreux de livres que plus personne n’ouvre.
La maison domine une minuscule baie qui se dissimule au creux des regards, « une baïette » encadrée d’un chaos de rochers qu’il faut escalader pour se baigner , attaquer de front pour s’y reposer dans la pâle chaleur de l’été breton.
Deux petits voiliers, toutes voiles recroquevillées le long de leur mât, se balancent dans l’anse, au gré d’une houle timide tels deux culbutos qui hésiteraient indéfiniment à atteindre la verticalité.
Maman aimait dire qu’ils constituaient la flotille défensive de sa plage privée, bien que ni les bateaux, ni la plage ne lui aient appartenu, bien sûr.
Plus personne pour veiller sur eux à présent, ni personne pour veiller sur les curieux habitants dépaysés qui habitent encore le salon. Peut-être les deux voiliers, sentant leur inutilité, s’arrêteront-ils pour un instant de se balancer.
Plage privée, l’hiver, oui, à peine hantée par le cri des mouettes… mais hélas non, au grand dam de Maman qui ne pouvait s’empêcher de fustiger le sempiternel retour des touristes dès leur apparition en été. Les cris d’enfants surpassent alors en stridence ceux des mouettes. L’interminable balai des voitures sur le minuscule parking, les effrontés qui viennent se garer dans l’allée qui conduit au jardin, les portes qui claquent, des foules de bruits parasites qui n’arrivent qu’émoussés à la maison et pourtant s’attiraient invariablement les foudres maternelles.
La maison est silencieuse, à présent, comme les baigneurs ont déserté la plage, Maman a définitivement déserté la maison.
C’est la première fois que Blanche y revient depuis cette brutale et inacceptable désertion. Elle erre dans les pièces sans parvenir à se poser quelque part. Dans la cuisine, tout est en place comme si le repas allait être préparé d’un instant à l’autre. Une espèce de désordre organisé règne sur les casseroles et les ustensiles, comme sur les livres, à côté. Seul le frigo vide et béant rend l’absence palpable. Elle ouvre tous les placards, mécaniquement, à la recherche d’un improbable café – sa mère n’en buvait pas – et tombe sur un vieux reste de nescafé. La bouilloire, la tasse, tout est là et chaque geste emprunt de douleur. Neuf mois sans qu’elle veuille même penser à cette maison, à ces objets. On la presse, il faut ranger, trier, jeter, donner, vendre, louer… que faire de tout cela ? Sa sœur qui est déjà venue et rentrée à Paris encore ankylosée de chagrin : « Je n’ai pu toucher à rien, je n’ai pris que quelques livres ».
Et puis ce matin la volonté enfin d’affronter le manque, la brusque décision de venir sans prévenir personne. Un jean et une brosse à dents pour se jeter dans la gueule du souvenir, comme si, tout à coup, il y avait urgence. D’ailleurs, son portable lui reproche déjà quatre appels en absence (Philippe d’abord, puis Laure, sa sœur). Curieusement, elle s’attend toujours à voir le numéro de sa mère s’afficher. Après tout, n’est-ce pas elle, il y a dix ans, qui lui avait offert ce premier portable, lourd comme une matraque, et un répondeur ? A l’époque, le sous-entendu lui avait paru bien lourd de reproches. C’était l’époque heureuse où la mère devait gérer le départ soudain de ses filles, mais, maintenant, maintenant, la situation s’est ironiquement renversée sans qu’aucun appareil ne puisse pallier l’absence.
Suis chez maman. Tt va b.
Message laconique destiné à rassurer les présents, puisqu’elle s’est résolue à affronter l’Absente. Elle éteint le portable, qu’elle abandonne dans la cuisine avant de monter dans les chambres.
Malgré les efforts répétés de son père qui ne comprend pas pourquoi « les décisions qui s’imposent, mes petites chéries » n’ont toujours pas été prises, Blanche et sa sœur n’ont jamais pu entamer de discussion à ce sujet : motus et bouche cousue, chacune cache sa douleur dans un mutisme total. On fait comme si rien ne s’était passé, comme si elles allaient passer là une partie de l’été, débarquant avec leur marmaille dans le territoire maternel, luttant âprement, malgré leur affection, pour en gagner un petit morceau. Un papa loin de tout ça, divorcé, remarié, refait à neuf dans une autre vie, loin de ses trois charmantes harpies, comme il se plaisait à les appeler. Un papa triste aujourd’hui, bien sûr, mais loin, si loin.
Blanche se réfugie dans sa chambre, la plus petite (répétait-elle inlassablement à Laure), oui, mais avec vue sur la mer (répondait invariablement sa sœur). On y trouve encore ses peluches d’enfant, de vieilles photos de classe sur lesquelles elle se trouve hideuse en sous-pull orange et frange épaisse, des cahiers même, tout un musée du souvenir entretenu contre vents et marées par Maman. Pourquoi gardes-tu tout ça ? lui reprochaient sans cesse les filles, pressées d’être « grandes ». Pour rester jeune et me bercer d’illusions… rétorquait la mère. Vos peluches me tiennent compagnie quand vous êtes loin, berceront vos enfants quand ils dormiront dans vos lits. Et puis, en quoi cela vous gêne-t-il ? Est-ce si terrible d’avoir été une enfant ?
Mais qui va garder tout cela à présent ? Ce n’est que maintenant, maintenant que c’est trop tard pour le dire que Blanche se rend compte à quel point ces objets comptent à ses yeux, combien elle était touchée au fond que sa mère veuille les préserver de toutes les agressions. Elle comprend juste maintenant pourquoi elle les attaquait avec tant de hargne, toutes ces « vieilleries » : chaque fois, elle vérifiait que sa mère continuait de les défendre vaillamment, comme une princesse de conte de fées jauge l’infaillible bravoure de son prince. Qui sera désormais le gardien du Temple ? Qui se souviendra qu’elle aussi a été petite fille ?
Au nom de ce bazar hétéroclite qui se terre dans les chambres de deux ex-petites filles, en attendant d’être « bazardé », Blanche décide alors de ne JAMAIS vendre cette maison, d’y revenir encore tous les étés, même froids, même pluvieux, d’y ré-installer ses mômes, même râlant, parce qu’ils n’en peuvent plus de la pêche aux moules et des crêpes, d’y traîner encore et toujours son mari peu enthousiaste, ses amis, ravis de découvrir le Finistère… Elle songe un instant à chercher son portable, dans la cuisine, et faire part à Laure immédiatement de sa décision, des raisons qui la rendent inébranlable, indiscutable même. Mais tout ça peut attendre encore un peu, ça a bien déjà attendu neuf mois… Quelques heures tout au plus. Elle s’endort paisiblement, bercée par le bruit des vagues, réconfortée par la force de son choix, ou peut-être même simplement par le fait d’avoir enfin fait un choix, a-t-elle le temps de penser avant de sombrer dans le sommeil.
Le lendemain matin, Blanche roule, presque sereine, vers Paris. A ses côtés, sur le siège passager, trône un bouddha souriant.
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