- Tu ferais un bon écrivain, avec toutes les bêtises que tu racontes !!
Léo avait un-je-ne-sais-quoi de drôle qui lui donnait ce charme tant apprécié de ses condisciples, féminines pour la plupart …
- Dépêche-toi, on va encore être en retard!
Tous les matins c’était pareil. Il fallait toujours râler après ce nonchalant énergumène qui semblait sourd aux jérémiades matinales de sa mère. Léo, enfant unique et adolescent chevelu de 17 ans, passait plus de temps à se lisser les cheveux qu’à se récurer les dents.
- J’arriiiiiive !
- Dépêche-toi de venir, on va être en retard.
- C’est bon, tu me l’as déjà dit !
Un « tu réponds pas comme ça à ta mère » clôtura la conversation matinale…
Il pleuvait ce matin-là. Tandis que Léo arrivait enfin dans l’entrée, fraîchement parfumé et largement gominé, Nadia enfila son imper beige, son « imper italien » comme elle l’appelait. Léo appela l’ascenseur pendant que Nadia fermait l’appartement. Ils descendirent les trois étages, montèrent dans la 206 noire, garée devant l’immeuble. Léo mis sa ceinture de sécurité. Ils prirent la route en silence, chacun dans ses pensées. Léo demanda à sa mère, comme tous les matins d’ailleurs, de le faire descendre au carrefour situé à 200 mètres du lycée pour « ne pas se payer la honte devant ses copains ! ». Ce qu’elle consenti une fois de plus, désespérée de tant d’ingratitude.
- Tu finis à quelle heure ?
- Cinq heures, je te l’ai déjà dit cent fois, maman
- J’aime ta bonne humeur, le matin, ça me réchauffe le cœur ! A ce soir. Et ne me dit pas bonne journée !
- Pas bonne journée !
Quel comique celui-là, pensa-t-elle. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle l’aimait tant…
La traversée de Marseille s’annonçait longue aujourd’hui, comme à chaque fois qu’il pleuvait. Elle s’était toujours demandé pourquoi les automobilistes de cette ville bénéficiaient d’un traitement de faveur, les conducteurs ne semblant pas voir ces signaux lumineux, pourtant bien visibles, les incitant à un peu plus de respect à l’égard de leurs concitoyens… Il paraît que c’est la mentalité chaleureuse du sud.
Elle alluma le poste de radio. Pas pour écouter les informations, ça n’avait jamais été sa tasse de thé. Elle préférait s’éloigner encore quelques instants du monde. « Allez, va pour les Pixies, ça me rappellera de bons souvenirs… ».
“Where is my mind, Way out in the water, See it swimmin', With your feet in the air and your head on the ground, Try this trick and spin it, yeah, Your head will collapse, If there's nothing in it, And you'll ask yourself, Where is my mind.”.
La voix de Franck Black emplissait maintenant l’habitacle.
Elle se sentait d’humeur nostalgique aujourd’hui. Peut-être ses quarante ans, qu’elle avait prévu de fêter ce week-end, y étaient-ils pour quelque chose. Ces fêtes convenues et commémoratives, du moins en ce qui la concernait, l’ennuyaient profondément. Dix ans de plus, une décennie ! Elle avait du mal à y croire. Elle n’avait vraiment rien vu passer. Elle se demandait à quoi elle pouvait rêver quand elle avait 17 ans, comme Léo. Quelles étaient ses préoccupations, ses rêves, comment s’appelaient ses copains de classe…
Elle se laissa porter par cette musique, si souvent entendue. La pluie redoublait et faisait sur le pare-brise un bruit assourdissant. Elle monta le volume et se mit alors à penser à Léo. Comme elle aimait penser à lui ! Il envahissait souvent ses pensées et elle n’imaginait pas un jour vivre sans lui. Pourtant, il faudrait bien le laisser partir... Elle se disait qu’elle n’était pas encore prête, qu’il avait encore besoin d’elle. Et réciproquement. Elle aimait cette cohabitation, sa présence, cet espoir sans faille propre à la naïveté de sa jeunesse. Il était drôle, l’autre jour, quand il avait déboulé fièrement dans la cuisine, un CD à la main : « Regarde, maman, Raphaël m’a prêté le CD d’un groupe trop cool, tu connais?», brandissant la jaquette de ce nouveau trophée. «Léo, quand est-ce que tu vas comprendre que Christophe Colomb a découvert l’Amérique avant toi ? » « C’est bon, quand j’te parle pas, t’es pas contente et quand j’te parle tu m’envoies promener… ». « Désolée. T’as vraiment pas d’humour aujourd’hui !, Oui, je connais, et tu pourras dire à ton copain qu’il a vraiment très bon goût !».
Bon sang, 8h34. Je ne serai jamais à l’heure, si ça continue.
Je ne lui ai pas donné de réponse pour sa soirée. Il va falloir que je négocie encore ça avec le syndic. Et Madame Lamvert, qui va encore ronchonner. Qu’est-ce qu’ils ont tous ces gens à râler tout le temps. Remarque, elle doit quand même bien s’ennuyer entre ses quatre murs. Je devrai demander à Léo d’aller la voir pour lui proposer un service, faire ses course ou arroser les plantes, peut-être qu’elle n’attend que ça finalement. Il va encore me dire que je ne suis pas mère Theresa et que j’ai déjà peut-être assez à faire… Tout son père, à ne penser qu’à lui. Il n’a toujours pas compris que c’était ça la vie. Il comprendra un jour qu’à trop penser à soi, on finit par ne plus s’aimer.
Nadia travaillait d’arrache-pied dans la petite boutique qu’elle avait montée il y a trois ans, quelques temps avant que son mari ne la quitte. Julien avait décidé de partir en Arabie Saoudite, prendre le poste que sa boîte lui avait proposé. Léo, lui, préférait rester à Marseille. Il avait ses copains ici. Elle s’était ralliée à son choix. De toute façon, elle venait juste de s’installer et la boutique tournait plutôt bien. Et puis Julien devait revenir souvent, dès qu’il en aurait l’occasion. Mais cela ne s’était pas tout à fait passé comme ça. La distance et la lassitude les avaient séparés, progressivement, sans douleur, ou presque. Finalement, elle avait fini par apprécier cette indépendance, qu’elle avait, au fond, toujours recherchée.
Tatatati, tatatati, son portable se mit à sonner. Léo. Décidemment ! se dit-elle en éteignant le poste.
- Qu’est-ce qu’il t’arrive, Christophe Colomb?
- Quoi ?
- On ne dit pas « quoi », on dit « pardon ». Qu’est-ce qu’il se passe, t’es pas en cours là ?
- Si, pourquoi? Je voulais savoir à quelle heure tu rentrais ce soir?
- Je ne sais pas encore, tout dépendra des clients. Pourquoi ?
- J’ai un truc à te dire.
- Rien de grave au moins ?
- J’raccroche, le prof m’a ……………………….
CRAAAC ! …. CRASH ! ….. BANG !
PIN-PON-PIN-PON-PIN-PON
VEUILLEZ VOUS ELOIGNER RAPIDEMENT S’IL VOUS PLAIT, LES SECOURS SONT ARRIVES … VEUILLEZ CIRCULER !!
Les pompiers s’affairent depuis quelques minutes maintenant autour de la victime. Ils semblent inquiets.
Merde ! Dépêche-toi Franck, tiens-la, je vais essayer de lui faire un massage cardiaque, je sens plus son souffle. Purée, elle a du faire un sacré vol plané… elle devait pas avoir de ceinture, je comprends pas ça ! Allez, on y va, un, deux, trois… un, deux, trois… un, deux, trois… un, deux, trois… C’est bon, ça à l’air de repartir mais le pouls est encore faible. La quitte pas des yeux et contrôle son rythme cardiaque, je vais chercher la perf dans le camion. Les gars, apportez la civière. On la met en PLS et on se grouille! Il faut la transférer d’urgence, elle va nous claquer dans les doigts, sinon.
Transfert de Nadia en ambulance vers l’hôpital de la Timone, Marseille.
Vite, Franck, passe-moi le défibrillateur, elle part, grouille ! Elle est jeune bon sang, ça à l’air d’être une jolie femme en plus… Elle doit avoir dans les 40 ans, si ça se trouve elle a un mari et des gosses. Regarde dans son sac s’il y a pas des coordonnées pour contacter quelqu’un. Fred, tu notes, vendredi 5 juin 2006, 8h47, victime de sexe féminin, environ 40 ans, fréquence respiratoire faible, fréquence cardiaque et pouls irréguliers, de nombreuses contusions sur le visage et le torse. Pas de fractures visibles. Etat très instable et perte de connaissance totale depuis une heure environ. Appelle la cardio et dis-leur qu’ils nous libèrent le bloc tout de suite, on y est dans cinq minutes…
Mercredi 3 juillet 2006, 10h30, service de soins intensifs. Tandis que Julien est parti chercher un café dans le hall d’accueil, Léo sanglote dans la chambre de sa mère tout en la regardant de cet amour infini, de cette tendresse inavouable créée par la peur de perdre un être cher. Il lui parle, lui caresse les bras et le visage, essayant par là de lui faire comprendre qu’il est temps pour elle de se réveiller, que ces cinq semaines de coma doivent prendre fin, que l’attente est trop longue et que les gens qui l’entourent n’ont de cesse de la faire revenir parmi eux. Ce qu’il ne sait pas c’est que Nadia, du fond de son interminable sommeil, pense à lui, à Julien et à ses années heureuses de vie milanaise :
Jardins du Palais des Sforza,
« Tiens, regarde Léo. Qui voilà? Salve Maria, salve Antonio. Come stai?»
« Molto bene, grazie,. E tu, la dolce vità? »
« Si, veramente !! vorrei che ciò duri tutta la vita !»
Elles aimaient se retrouver après l’école des enfants dans ce lieu chargé d’histoire, pour le goûter, ou tout simplement pour discuter, tandis que Léo et Antonio jouaient aux chevaliers, leurs épées en mousse à la main. Les enfants étaient devenus très copains depuis leur rencontre à l’école française de Milan et Nadia avait rapidement sympathisé avec Maria. Leurs deux maris travaillaient ensemble. Elles avaient eu l’occasion de se voir, à deux ou trois reprises, lors de dîners professionnels avec leurs conjoints. Elles se sont tout de suite appréciées, se trouvant, au cours de leurs discussions, de nombreux points communs. Depuis, elles ne se quittaient plus.
Julien avait accepté le poste quelques semaines plus tôt. C’était une promotion intéressante pour lui et Nadia n’avait pas vraiment d’attaches à Marseille. Pas de famille, quelques amis et depuis la naissance de Léo, elle ne faisait que des remplacements. Ils s’étaient alors dit que c’était peut-être le moment de tenter l’expérience et que celle-ci pouvait être enrichissante, pour eux comme pour leur fils. Nadia avait toujours rêvé de vivre en Italie. Cette proposition était pour elle une aubaine et elle n’avait pas hésité un instant lorsque son mari lui en avait parlé. Nadia n’était arrivée que début août avec Léo, attendant la fin de l’année scolaire française pour retrouver son mari. Elle avait aussi dû préparer leur départ. Il y avait tellement de choses à faire : voir avec l’agence pour louer la maison, vendre certains meubles et faire expédier les autres, s’occuper de tous les papiers, inscrire Léo dans sa nouvelle école…. Bien que toute excitée par la perspective d’un départ imminent, elle pensait ne jamais y arriver. Tout s’était finalement bien passé… Nadia était quelqu‘un de très organisé.
En cette fin d’après-midi, le soleil rendait plus éclatant les rires des enfants qui emplissaient les jardins de ce lieu, si cher aux milanais. Ils s’inventaient des armées de chevaliers, se faisant la guerre, slalomant entre les flâneurs et les couples avachis, s’alliant contre l’ennemi lorsque celui-ci était trop puissant. Nadia et Maria parlaient de mode, des sorties qu’elles pourraient faire les prochains jours, du voyage à Venise qui leur faisait tellement envie…
Nadia adorait la vie milanaise, plus même qu’elle ne l’avait espéré. Sa vie était un enchantement depuis qu’elle était arrivée et, pour rien au monde, elle n’aurait voulu que cela ne cesse un jour. Elle apprenait progressivement cette langue si mélodieuse qu’est l’italien et découvrait le passé historique de la ville en compagnie de son amie Maria. Elles passaient de longues heures à déambuler dans les rues de la ville.
10h50, Léo, toujours près de sa mère, retenant ses sanglots,
(…….)
« Avec papa, on essaie de faire tourner la boutique et Maria est venue nous donner un coup de main. Du coup, elle s’occupe des fournisseurs, elle les connait bien. Elle est vraiment super, Maria, en plus elle nous a fait ses spécialités. T’aurai adoré. Elle a dit qu’on devait manger, qu’on devait prendre des forces... Tu verrais, on se débrouille bien tous les trois et c’est moi qui lave le linge, tu serais fière de moi….
(……)
« Regarde, j’ai changé l’eau du vase. Elles sont belles, hein ces fleurs, c’est tes préférées. C’est moi qui les ai choisies… Tu croyais que j’ m’intéressais pas à ta vie avant, que j’étais un ado égoïste comme les autres et que je pensais qu’aux filles, aux copains et aux soirées. Tu te trompais. Je sais que les roses rouges sont les fleurs que tu préfères, que tu aimes écouter la musique à fond, que tu adores contempler la mer, une cigarette à la main, je sais aussi que, même si tu fais tout le temps ta forte avec ton humour à deux balles, tu souffres de ne pas m’avoir offert la vie idéale, celle que tu aurais voulu pour toi et pour ton fils. Tu vois maman, je sais tout ça et beaucoup plus encore. Reviens maman. .. Je voudrais bien qu’on se parle un jour tous les deux pour de vrai….
(….)
Maman, j’t’en supplie, réveille toi. S’il te plaît, ne me laisse pas tout seul. J’ai encore trop besoin de toi… Maman… Pourquoi tu veux pas te réveiller. Les médecins ont dit que ça pouvait durer des mois, mais moi j’en peux plus d’attendre. Reviens, j’t’en supplie… ».
A bientôt 18 ans, Léo venait de passer son bac L, qu’il avait d’ailleurs brillamment réussi. Julien s’était arrangé pour prendre une mission en France jusqu’en décembre, le temps de l’hospitalisation de Nadia et pour s’occuper de son fils. Depuis l’accident de sa mère, Léo s’était montré très fort, déterminé, même s’il souffrait en silence de la situation. Julien n’était pas dupe. Cinéma, concerts, restos, il essayait par tous les moyens de lui changer les idées.
(….)
Julien entre, un café à la main.
- Tiens, je t’ai pris un coca.
- Merci
- Ca va ?
- Mouais, dit-il en se raclant la gorge. Tu crois qu’elle va s’en sortir maman ?
- Maman ?!! elle s’en sort toujours. Laisse-lui le temps de se remettre. Peut-être qu’elle avait besoin de faire un break et qu’elle ne fait que se reposer, finalement.
- Tu crois pas que ça va peut-être suffire comme break, là ?
- Je ne sais pas. Peut-être qu’elle était très fatiguée, tu sais…
(…..)
Le médecin qui s’occupe de Nadia depuis son arrivée dans le service, entre, accompagné de deux infirmières.
- Bonjour, messieurs.
- Bonjour, messieurs dames,
- Vous pouvez nous laisser quelques instants, s’il vous plait, nous allons procéder aux examens habituels.
- Bien entendu, dirent-ils en sortant de la pièce
Léo et son père marchaient dans le couloir, côte à côte, attendant de pouvoir retourner dans la chambre de Nadia. Ils ne savaient pas vraiment quoi se dire. Ils étaient très émus à chaque fois qu’ils rendaient visite à Nadia et ne savaient pas comment parler de ce qui leur arrivait. Les mots, ça n’avait jamais été leur fort. La séparation n’avait rien arrangé.
Les soins de Nadia terminés, Léo et son père restèrent encore quelques minutes avec elle. Nadia semblait sereine sur ce lit d’hôpital, attendant on ne sait quel signe pour se réveiller enfin. Son visage, quoiqu’un peu amaigri par un régime alimentaire plus que limité, avait gardé ses traits, si fins et si enfantins que Julien appréciait tant. Il la regardait et comprenait pourquoi il l’avait si profondément aimée. Sa douceur et sa candeur, qui l’agaçaient il y a quelques mois seulement, faisait d’elle un être à part. Nadia était quelqu’un sur qui l’on pouvait compter et dont la joie de vivre emplissait de bonheur ceux qui vivaient avec d’elle. Elle avançait dans la vie, quoiqu’il arrive, avec cette force et cette certitude que l’avenir lui appartiendrait, toujours… et quoiqu’il arrive….
TUDUDUDUT, TUDUDUTUT, TUDUDUDUT …….
Mmmmmm…..
« Nadia, lève-toi, c’est l’heure »
Mmmmmm…..
« Tu vas être en retard au boulot, allez lève-toi ! »
Mmmmm….
Julien désespérait que Nadia puisse se réveiller un jour sans qu’il soit obligé de la secouer par un petit coup de pied matinal du fond de la couette encore toute moite de la nuit qu’ils venaient de passer.
« Mmmmm…… ! Fait vraiment chier ce réveil ! Jamais le temps de finir mes rêves ! »
« Pourquoi, tu rêvais à quoi ? A ton amant ? »
« Très drôle. Pas du tout. C’était un rêve étonnant, mais ce serait trop long à te raconter. »
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