dimanche 31 janvier 2010

Je vous salue, Maries. #5

Carnets de Marie-Louise I.
2 août 1914

Nous avons connu la paix, l’opulence, le luxe, l’insouciance et la tranquillité. Le glas du 1er août a-t-il sonné la fin du monde ?
Nous avons vécu ces dernières semaines dans une tension chaque jour plus forte.
La mobilisation, ce fut comme une espèce de soulagement, de libération. Le tocsin qui sonnait, sonnait, sonnait à vous étourdir et mettait fin à cette attente. Puis immédiatement après, une inquiétude sourde qui ne me quitte plus depuis. A qui l’avouer dans l’enthousiasme (feint ?) général. Puis-je l’écrire à ma pauvre Blanche qui doit faire ses adieux en ce moment même à son époux ? Impensable.
Ce premier août, il n’y avait que des femmes à la maison : ma mère, Pascaline et moi. Quand les cloches ont retenti, nous nous sommes précipitées vers la cuisine – instinctivement, le seul endroit chaleureux de la maison -, et nous nous sommes regardées, hagardes, sans prononcer un mot. Chacune d’entre nous savait ce que cela signifiait, ces cloches à toute volée, qui résonnaient jusque dans nos têtes, et pourtant, il nous était impossible de le formuler. Sans doute était-ce inutile… Pascaline m’a étreinte, serrée contre elle jusqu’à m’étouffer, comme, quand, petite, je la réveillais avec mes cauchemars. Maman, toujours digne, impénétrable, est allée chercher ses gants et son chapeau :
« Eh bien, m’accompagnerez-vous ? »
Nous lui avons emboîté le pas jusqu’à la place de la mairie, où l’on se rassemblait déjà. L’ordre de mobilisation était placardé sur la porte, on se pressait pour voir. J’aurais tant voulu graver, à la manière d’un photographe, le visage de chacun de ces hommes, leur expression inquiète, leur mine résolue, leur regard sombre. Lesquels reviendraient ? Des femmes s’effondraient, pleurant leur mari, leurs fils, leur père qu’elles allaient perdre sans doute.
De toutes parts, d’autres groupes arrivaient ; des paysans, qui avaient laissé là leurs champs en pleine moisson, une débandade d’hommes et de femmes qui convergeaient vers la place, pressentant ce qui allait les accabler. On se presse, on s’embrasse, on s’étreint furieusement. Mais nul cri d’enthousiasme, pas de hurlement vengeur comme on pouvait les entendre les semaines passées dans l’ombre protectrice des salons enfumés. Rien de tel. L’espoir chuchoté d’en finir vite, de revenir à temps pour les moissons. Tout ce blé qui risque de se perdre. Les femmes, les vieux tentent de rassurer :
« On se débrouillera bien, va ! »
Pascaline se tenait près de moi, immobile, rigide, livide, comprenant enfin l’inévitable : son frère, son petit frère adoré, allait lui aussi être mobilisé. Jules est ouvrier dans le textile à Amiens. Il vient quelquefois rendre visite à Pascaline, le dimanche ; elle le protège comme elle l’a toujours protégé, garnement. Chaque fois il lui emprunte de l’argent que jamais il ne lui rendra ; chaque fois elle l’exhorte à plus de raison. Il s’emporte contre ses « salauds » de patrons qui les exploitent, vivent sur leur dos. Ses jurons résonnent dans toute la maison entre deux « chut » exaspérés de Pascaline qui tremble que Monsieur ou Madame ne l’entende.
Son Jules, son petit Jules lui sera être enlevé ! On le lui prendra comme tous les autres,comme tous ceux là qui embrassent leurs femmes, mères et sœurs. Et moi qui n’ai personne à pleurer, à étreindre, pas de frère ni de mari, ni même un vague fiancé… Je suis étrangère dans une patrie qui m’est aujourd’hui inconnue. Je déteste mon indifférence, mon absence de compassion. Je ne trouve nulle part en moi des paroles de réconfort. J’en viens à envier la douleur des autres. Comment puis-je demeurer à l’écart de cette souffrance à venir. Pascaline, ma Pascaline, si forte, si tendre, si réconfortante, effondrée, muette et tremblante, qui s’appuie lourdement sur mon bras.

1 commentaire:

Religieuse au café (d'en face) a dit…

C'est vraiment un bonheur de te lire...