jeudi 28 janvier 2010

L'intérieur de personne #4

L’après-midi au commissariat fut une épreuve et malgré toute la gentillesse de l’équipe du Colonel Marcellin, elle avait eu le plus grand mal à rester digne en de telles circonstances. Après un bref tour d’horizon de l’état civil de John, il lui avait fallu remplir d’interminables formulaires aussi rébarbatifs que désespérants. Elle s’était éclipsée quelques minutes afin d’appeler ses proches qu’elle s’était étonnement vu réconforter… Pas un ne lui avait demandé comment elle encaissait la nouvelle ni si l’accouchement imminent n’avait été déclenché par une telle charge affective. Chacun se complaisait dans son malheur sans prêter attention au ton abominablement triste que sa petite voix n’arrivait à cacher.
Elle put enfin se libérer vers dix huit heures trente, acceptant la proposition du Colonel de la déposer chez elle sur le chemin du retour. Le trajet fut silencieux, entrecoupé de plates remarques sur la circulation parisienne plus que dense à cette heure. Il la déposa en bas de l’immeuble, lui proposant ses services une nouvelle fois. Elle le remercia poliment, claqua la portière de la safrane banalisée, lui fit un signe de la main et s’engouffra sous le porche déjà fort sombre. Elle prit l’escalier de service, pensant qu’un peu d’exercice lui ferait le plus grand bien, s’arrêta à chaque palier pour reprendre son souffle et arriva au quatrième étage au moment ou la minuterie plongeait la cage d’escalier dans le noir le plus total. Zut ! Pas le moment de se prendre les pieds dans le tapis. Elle essaya d’avancer à tâtons vers la petite diode rouge qui lui faisait de l’œil. Elle butta contre quelque chose et avant même qu’elle n’ait eu le temps de crier, elle entendit une voix grave lui dire :

- C’est à cette heure-là qu’on arrive ?
- T’es con !... Tu m’as fait peur espèce d’idiot !
- Merci pour l’accueil, charmante entrée en matière !

Et elle s’effondra dans les bras de Jean, les larmes qu’elle contenait depuis des heures enfin libérées par le plaisir de se savoir protégée.

- C’est pas que je sois frileux mais ça ne te dirait pas de rentrer au chaud ?
- Euh, oui, excuse-moi…

Elle chercha les clefs de l’appartement dans son grand sac en cuir beige. Ils entrèrent et déposèrent leurs vestes sur le porte-manteau ou trônait toujours l’imperméable noir de John. Camille détourna le regard, proposa à Jean un whisky et lui fit signe de l’attendre au salon le temps qu’elle prépare l’apéritif. Jean était habitué à ses manières détachées de recevoir ses invités mais il aurait tout de même préféré la suivre dans la cuisine, l’inquiétude et le mystère le rendant finalement assez impatient.
Elle arriva au salon un plateau à la main, le déposa sur la table basse en verre dépoli, s’assit en face de lui dans le fauteuil à bascule et servit deux grands verres de cette boisson qui avait scellé entre eux cette durable amitié.

- John est mort
- ……………….
- John est décédé aux aurores, le corps est rapatrié demain d’Angola. L’équipe s’est fait attaquer cette nuit sur le camp de base et John n’a pas survécu……
- Mon Dieu !!........

Ils restèrent en silence de longues minutes, buvant à petites gorgées, aucun mot ne suffisant à décrire ce que chacun ressentait. Jean fut le premier à reprendre la parole.

- Comment va le bébé ?
- Le bébé ? Bien, je pense. Même s’il doit forcément ressentir la grande détresse de sa mère, il bouge comme d’habitude et je n’ai pas eu de contractions inquiétantes.
- Bien. Il faut que tu appelles le médecin dès demain matin pour prendre un rendez-vous. Tu ne dois prendre aucun risque… ce bébé c’est le tien maintenant… et celui de John aussi…
- Oui. Je le ferai, sois rassuré, j’y avais déjà pensé.
- Est-ce que tu veux venir dormir à la maison pendant quelques temps ? Mathilde sera très heureuse de te réconforter et puis tu ne seras pas toute seule comme ça.
- C’est gentil Jean mais je préfère rester ici. J’ai besoin de trouver mes marques dans cette nouvelle vie qui s’impose à moi. Je sais que cela va être très dur mais je dois assumer seule maintenant.
- Tu n’es pas seule, je suis là. Tu sais que tu pourras toujours compter sur moi. Et en plus, j’adore raconter les histoires !

Camille fondit de nouveau en larmes. Jean décontenancé et ne sachant pas ce qu’il avait dit de mal, se leva et pris Camille tendrement dans les bras. Il lui caressait la tête comme il l’aurait fait avec un enfant qu’il fallait consoler d’un gros chagrin. Camille sanglotait et ne semblait plus pouvoir s’arrêter. Il la mena jusqu’au canapé, la fit asseoir et la couvrit du plaid qui reposait sur l’accoudoir à côté d’elle.

- Je vais appeler Mathilde. Je vais rester avec toi ce soir, si tu me prêtes un bout de canapé. Une bonne omelette au fromage ça te tente ?
- Fais ce que tu veux de toute façon je n’ai pas faim.
- Ah, non, je ne veux pas entendre ça ! Le bébé doit manger et toi aussi, alors c’est omelette pour tout le monde et pas de caprice !

Il n’y avait vraiment que Jean pour lui décrocher un sourire en de telles circonstances.

Aucun commentaire: