« Mais j’étais un fils. Les fils* ne savent pas que leurs mères sont mortelles. »
Albert Cohen, Le Livre de ma mère.
* Les filles non plus.
J’avais onze ans quand tu m’as annoncé que tu me quittais, moi, mon père, la maison. J’ai promis qu’un jour j’écrirais cette histoire dont nous avions trouvé le titre ensemble, ce soir-là, dans ma chambre rose de gamine : « Une femme coupée en deux ». Puis tu es revenue. Ce n’est pas une tragédie, j’ai grandi quand même. Mais peut-être que je t’en ai toujours voulu et que j’ai cherché à te le faire payer. Tu portais si bien la culpabilité, comme une seconde peau, que c’était facile. Je ne l’ai pas écrite, cette histoire, mais j’écris, c’est déjà ça. Et quand j’écris, je pense à toi. Je sais que tu aimes.
Mado la Golduche, Maman l’abusive, maman l’hystérique, maman l’excessive, maman la névrosée, maman l’alcoolique, Maman la coupable. Il aura fallu presque dix ans, mon cancer à moi, un médecin qui me l’annonce sans sourciller, comme un fait établi, pour que j’apprenne que le tien avait un responsable : l’alcool. Pourtant, tu étais sûre que la cigarette te prendrait un jour ou l’autre. « Etonnant, non ? » Je pense toujours à l’épitaphe de Desproges dont tu m’as transmis l’admiration.
Je ne ferai pas d’éloge funèbre. Il n’a aucun sens. Je ne règle pas mes comptes non plus. La seule chose pour laquelle je t’en veuille un peu plus chaque jour est de m’avoir laissée, définitivement, le 19 mai 2003. Sans prévenir. Ce n’est pas vrai d’ailleurs, tu as prévenu. C’est moi qui ai refusé d’entendre, de croire en ta maladie. Je t’en ai même voulu d’avoir mal quand j’avais des tonnes d’autres choses à faire. Un amour tout récent, un boulot, un bébé. J’ai mis la tête dans le sable. J’ai attendu : « On verra demain. » Demain, c’était déjà trop tard. Hors de question de penser une seconde que ma mère pouvait m’abandonner. Jamais elle ne m’aurait fait ça. Elle m’aimait trop pour ça. Elle a laissé mes enfants grandir sans elle, celle qui a tant rêvé d’être grand-mère.
Evidemment, il reste l’héritage. A l’heure de frôler la mort, on se pose fatalement davantage la question de la trace.
Le goût des mots, les bons, les mauvais, le goût des livres. Mais pas le goût des autres, tous les autres, ceux qui ne sont pas les tiens. Ce goût-là, je l’ai malgré toi.
Jacques Brel. Malgré sa misogynie et ton féminisme.
L’écriture. Tu en as parlé souvent, tu ne l’as jamais fait, tu as toujours repoussé à demain, à plus tard, à jamais. Pourquoi ? L'éternelle et secrète peur de ne pas être à la hauteur ? Le syndrome d’abandon d’une petite fille élevée par son grand-père à jamais vénéré. Il est mort peu après ma naissance. Hasard ?
Hors circonstances extraordinaires, moi, je ne suis pas une battante. Je n’ai jamais eu à lutter. J’ai été élevée dans du coton, rose. C’était avant ce crabe, mon crabe. D’ailleurs, professionnellement, tu ne me faisais pas confiance, c’est pourquoi tu m’as embarquée dans la fonction publique : trop bon, trop con, comme mon père.
Tes goûts de luxe, ceux d’une bourgeoisie « déclassée ».
Les bonnes manières, l’Education avec un grand E. Se tenir en société, à table. L’art de recevoir, de mettre les petits plats dans les grands, les nappes blanches, les monogrammes brodés, l’argenterie, les verres en cristal, les couverts à poisson, à dessert. Mais surtout, la passion héréditaire de nourrir ceux qu’on aime.
Ta voix au téléphone. Tes cheveux blancs.
Ta haine du rouge. De tout ce que tu considérais une fois pour toutes comme vulgaire. La liste est longue.
Ton mépris de la bêtise, de l’ignorance. Ton élitisme culturel.
Ton esprit de repartie. Ton ironie. Ta causticité. Tes phrases qui tuent. Que je t’ai admirée pour ça…
Ta signature. La mienne s’en approche curieusement.
Les chevaux.
La Comtesse de Ségur.
Ta fascination pour la culture arabe. Je m’en suis départie tout doucettement. J’y ai gagné en objectivité, je n’y ai pas perdu en amour.
Mitterrand. Je me demande tous les jours ce que tu penses du pouvoir actuel.
J’aime les villes, le bruit, les passants, quand tu aimes la campagne, le silence, la solitude de la petite fille qu’on surnommait « l’Ourse ».
Ta vénération du Dieu Soleil.
L’adoration, la surprotection de ta filiation, ce qui ne va pas sans la culpabilisation à outrance, pour tout, tout le temps.
Ton amour incommensurable et ton admiration pour ta petite sœur, ma tout aussi vitale Baba Zaza.
J’en oublie sûrement. J’espère avoir juste effleuré notre essentiel, notre essence, ce qui fait de moi ta fille, et en même temps, un être autre et différent.
Maintenant, bientôt, dans quelques jours, j’aurai quarante ans. Quand j’en avais vingt, j’imaginais 2000 comme une date improbable, celle où j’aurai trente ans. Quant à 2010, ce n’était même pas concevable. Moi, quarante ans ? Jamais.
A l’approche de ma date anniversaire, je maudis tous les jours celle de ta mort. En petite fille égoïste et narcissique, celle qui refuse de vieillir, qui veut qu’on la choie, comme seule sa maman savait le faire. Tu as déserté. Je ne l’admets pas, je vis avec, ou plutôt sans. Je veux voir grandir, mûrir, vieillir mes filles, sans déserter à mon tour. Je veux les aimer comme elles sont, des êtres à part entière, sans les juger ni chercher en elles désespérément un peu de moi, un peu de toi. J’ai grandi avec cet amour-là, celui qui jamais ne bannira celle à qui elle a donné le jour. Tu me l’as maintes fois garanti. Je le leur garantis.
Je t’aime.
3 commentaires:
Je ne sais si ta mère n'a jamais été aussi vivante que par cet hommage que tu lui rends avec tant de grâce.
Ces hommages essentiels qui font de nous tous des héritiers, de ceux qui aiment, de ceux qui avancent, de ceux qui se souviennent avec tant de vitalité de l'unique et ultime transmission : celle de la Vie et de son cycle éternel.
Ce fut un plaisir de te lire. Un plaisir de découvrir cette si belle femme qui a fait de toi ce que nous aimons tant aujourd'hui.
Merci à elle.
C'est un texte chargé d'émotion décidément, pour vous, pour moi. J'en ai accouché dans la douleur. Sans doute était-il nécessaire. J'aimerais qu'il soit un hommage à toutes les mères.
Il l'est.
Et plus encore...
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