
Photo Marc Lec'hvien.
Le K de Clémence
Mois 8
- Dis, m’man, en fin de compte, tu vas pas mourir ?
Plus qu’à la question de Lili, sa bouche en cœur, ses yeux limpides, c’est à la réaction des autres que Clémence peut mesurer à quel point elle a dangereusement flirté avec la mort, et eux comme elle.
Pour la première fois depuis huit mois, Clémence a accepté une invitation à déjeuner. Ils sont réunis, là, un dimanche, dans la confortable maison familiale des Yvelines, comme avant. Ses parents, son frère cadet, sa belle-sœur, leurs deux enfants. Clémence picore dans son assiette le rituel gigot-flageolets de sa mère, qui refuse d’entendre qu’elle ne touche plus à un morceau de viande :
- Mais enfin, Clémence, je t’en prie, tu n’as plus de nausées maintenant. Il faut que tu reprennes des forces. Regarde comme tu es maigre. C’est pas en mangeant trois haricots verts…
- Dis, m’man… tu réponds ?
Malgré le coup de pied violemment administré par son frère aîné sous la table, le regard furibard de sa grand-mère, l’air interloqué de son père qui garde en l’air sa fourchette depuis deux minutes, son oncle et sa tante étrangement absorbés dans le contenu de leur assiette vide, le silence qui s’est généralisé autour de la table, Lili insiste. Du haut de sept ans fêtés aujourd’hui même, elle a l’âge de raison maintenant, on le lui assez répété, elle estime qu’on lui doit une réponse, fiable.
- Parce que tu vois, Marianne, elle est gentille, j’aime bien quand elle vient nous chercher à l’école : on achète toujours des bonbons à la boulangerie, sans te le dire. Mais bon, j’sais pas si elle aura le temps tout le temps… Et pis, faut que j’aille à mon cours de danse, c’est bientôt le spectacle. P’pa, i peut jamais me conduire avec son travail… Dis, tu y seras au spectacle ?
Aux interrogations de sa fille, Clémence ressent enfin le soulagement tant attendu : elle a les réponses du médecin à apporter à tous, à ses enfants en particulier, qui vivotent depuis des mois sous une épée de Damoclès, une obscure menace qu’ils mesurent à l’aune de leurs préoccupations d’enfants.
- Lili, laisse ta maman, je t’emmènerai à la danse, moi, tente Mamie alors qu’elle s’apprêtait à desservir.
Clémence se déteste subitement d’avoir ainsi négligé ses enfants, de n’avoir pas su les rassurer, Dieu qu’elle aimerait combler ce vide, rattraper ce manque.
- Ecoute-moi bien, Lili, je ne vais pas mourir, pas maintenant. J’irai te chercher à l’école, je t’emmènerai à la danse, et nous tous, qui sommes à cette table, nous serons présents à ton gala. Je te le promets.
Par ces paroles, elle s’autorise à respirer, à vivre de nouveau, à entrer dans le monde des vivants. Il reste à peine dix séances de radiothérapie, et puis, plus que jamais, la vie.
Le bébé de Léna
Mois 9
Des jours, des nuits, des semaines entières qu’elle ne pense plus qu’à la « délivrance ». Plus que naissance, accouchement, ce mot l’obsède. Elle la redoute et l’attend impatiemment. L’image de la salle de travail, qu’elle a visitée en même temps que les chambres de la maternité, l’assaille sans arrêt et se superpose au poupon tout rond tout rose qu’elle voudrait enfin voir dans ses bras. Sans compter le lointain souvenir scolaire de l’étymologie du mot travail : torturer avec un tripalium. Elle a oublié en revanche ce qu’est un tripalium.
Après avoir été bercée pendant trois semaines par le ronron de la maison familiale, s’être plongée dans les albums familiaux, minutieusement observé les bouilles rondouillardes et hilares de son frère et d’elle-même à tous les âges de l’enfance, dans l’espoir d’y découvrir les traits de son futur enfant – là encore, elle doit faire abstraction du père : elle se souvient à peine de son visage – elle s’est enfin décidée à regagner son chez elle. Sa mère l’y a gentiment encouragée et elle a eu raison, quoi qu’il lui en coûte : il faut que tu assumes dès maintenant ton choix, même si nous sommes et serons toujours derrière toi. Tu as décidé de faire ce bébé toute seule, tu dois te préparer à l’accueillir toute seule. Ce n’est pas notre enfant à trois, ton père, toi et moi.
Elle est rentrée donc. Cette nuit, une sensation d’humidité dans les draps l’a réveillée. Ne pas paniquer. Appeler le taxi dont elle a préparé le numéro à côté du téléphone. Prendre la valise. Respirer calmement en l’attendant. Prendre la valise prête depuis un mois près de la porte. Prévenir ses parents. Non. Attendre. Il sera toujours temps. Après.
A son arrivée à la maternité, une blouse rose inconnue l’accueille un peu précipitamment :
- J’ai perdu les eaux… il y a maintenant une heure.
- Le papa arrive ? Elle est où votre valise ? Donnez, je vais la mettre dans votre chambre et je vous installe. Des contractions ? Allez, je vous examine et je vous emmène en salle de travail.
- Non, pas de papa… parvient-elle tout juste à grommeler entre ses dents serrées.
- Allons, allons, ma p’tite dame, vous avez suivi des cours de préparation à l’accouchement ? C’est le moment ou jamais de vous en souvenir. Allez, respirez calmement.
- Je veux la péridurale !
- Pas maintenant, ma p’tite dame, on va attendre un peu, le col est à peine ouvert.
Attendre ? Comment ça « attendre » ? Les contractions lui déchirent les entrailles. Jamais elle n’aurait pu imaginer une telle douleur. Jamais. Même dans ses cauchemars les plus fous.
- On vous emmène en salle de naissance. L’anesthésiste va arriver.
Combien de temps encore ? Elle va mourir, elle le sent. Combien de temps encore ? Obnubilée par la souffrance, elle a tout oublié, la préparation, la respiration, le bébé même. Elle n’est plus qu’effroi.
La blouse blanche, enfin. Elle l’attend comme le messie malgré la taille de l’aiguille qu’il lui plante dans le dos. Le soulagement est presque immédiat, et elle s’y laisse complètement aller, épuisée, avant d’être sèchement rappelée à l’ordre par l’obstétricien. Pousser ? Vous plaisantez ou quoi ? Débrouillez-vous. Moi, je ne peux plus. Débarrassez-moi de ce truc et en vitesse.
Quand elle reprend le cours normal de ses pensées, après s’être évertuée, dans le brouillard, à appliquer les injonctions répétées indéfiniment, on lui a posé quelque chose qu’elle n’identifie pas tout d’abord sur son ventre. Un truc gluant, rougeaud et tout plissé. Ça ? mon bébé ? Ils se sont plantés, ce n’est pas le mien… Qu’est-ce que c’est que ça ? Elle a un mouvement incontrôlable de répulsion. La sage-femme reprend illico le bébé qui hurle à pleins poumons. Faites-le taire. C’est un garçon, il est en pleine forme. Voilà à peu près tout ce qu’elle comprend. Ça m’est égal qu’il soit en pleine forme puisque je vous dis qu’il n’est pas à moi. Dieu qu’il est laid, il est repoussant. Elle ferme les yeux, se coupe du monde qui l’entoure. Comment le rendre maintenant ? Alea jacta est.
Quelques minutes plus tard, elle sent à nouveau un poids sur elle, un poids plume. Elle ose à peine le regarder à nouveau. Elle entrevoit d’abord le pyjama blanc, choisi avec soin dans l’incertitude du sexe, puis le bonnet, le teint rose, les yeux clos, la bouche avide qui cherche son sein. Alors, elle ressent à la fois son tout premier attachement viscéral et l’émergence brutale de la plus grande terreur de son existence, celle qui ne la lâchera plus jamais : et si jamais un jour elle venait à le perdre ?
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