Lettre I. De Marie-Louise à Blanche.
Marie-Louise Caron
Mont-Saint-Quentin
Mars 1914.
Ma chère Blanche,
Chaque jour qui passe nous éloigne d’avantage l’une de l’autre, tant ta nouvelle vie parisienne et mondaine me semble à mille lieues de ce que je vis ici.
Je ne m’habitue guère à cette maison que papa a choisie, de manière autoritaire : il souhaitait une demeure en accord avec la réussite éclatante de son commerce et nous a fait quitter Péronne, sans nous consulter d’aucune manière au préalable.
Maman ne décolère pas, et pourtant, on sent bien qu’elle est secrètement fière du succès paternel : elle multiplie les réceptions, les thés, les dîners auxquels je dois paraître. Nous feignons alors une entente familiale qui n’est qu’illusoire. Quelle hypocrisie ! J’entends immanquablement, dès que je quitte le salon, les amies de ma mère qui s’empressent de lui demander des nouvelles de mon mariage : « Ah… vraiment ? Toujours rien ? »
Ma mère doit se contenter de lever les yeux au ciel dans une mimique de désespoir. Ces vieilles biques, je les giflerais avec joie…
Puis les reproches, les remarques acerbes, les allusions plus au moins voilées qui ne font qu’amplifier mes propres incertitudes.
Comment supporter cette désapprobation constante ? J’ai l’impression d’être un fardeau, un poids mort, chaque jour plus lourd, que mes parents portent avec résignation.
Seule Pascaline, autrefois ma nourrice, aujourd’hui notre cuisinière, me donne quelque réconfort. Le train de vie de la maison a pris une telle ampleur qu’elle n’a souvent plus aucune minute à elle. Jamais elle ne s’en plaint. Attachée depuis toujours aux pas de ma mère, elle lui voue admiration sans bornes, une fidélité à toute épreuve, presque canine.
J’ai perdu avec toi ma seule amie et les quelques occasions que j’avais de m’échapper quelques heures. La moindre sortie ou visite nécessite des explications à n’en plus finir, d’âpres négociations. Malgré mon âge, je suis bouclée, maintenue dans une surveillance sans faille. Mes vingt-quatre ans, qu’on me reproche constamment, paraissent maintenant un obstacle infranchissable. Bien sûr, je souhaite ardemment m’affranchir de cette dépendance totale, mais à quel prix ? Devrais-je consentir à retomber sous la tutelle d’un homme que je n’aimerais pas et qui ne m’aurait épousée que par intérêt ?
Dis-moi, pour me distraire de mes sombres préoccupations, tout de ta vie à Paris, de ton mari, de ton petit Victor, que je t’envie tant. Je brûle de profiter de ton invitation et de venir vous rendre visite, mais, bien entendu, maman est effarée par une telle escapade, des « mauvaises rencontres » que je pourrais y faire. Elle n’a pourtant plus rien à perdre, si ce n’est une fille qu’elle ne supporte plus auprès d’elle, désœuvrée et sans but.
Toutefois, papa, me trouvant chaque jour plus obstinée, a fini par me promettre de m’emmener dans ses bagages lorsqu’il irait à Paris pour ses affaires. J’ai cru que maman allait faire une attaque sur le champ devant une si inconcevable légèreté. Elle a aussitôt exigé de nous accompagner ! Papa a blêmi et s’est désengagé dans l’instant, éveillant les soupçons de Marie-Victoire. Depuis, elle a reporté une grande partie de son attention sur lui et ses agissements, à mon grand soulagement. Malheureusement, notre affaire de voyage à Paris n’avance pas d’un pouce.
Je t’embrasse tendrement, ma chère amie, réponds-moi vite, je t’en prie, tes lettres sont pour moi une évasion de quelques heures que j’attends avec impatience.
Marie-Louise
4 commentaires:
Style épistolaire comme je l'aime... romantique à souhait, un vrai bonheur dans ce monde de fous furieux. J'attends la suite !!
Me voici nourrie de lectures ce soir, après une absence qui me donne le plaisir de retrouver des textes plus nombreux...merci, et encore, encore!!! C'est un régal de passer de l'un à l'autre, de revenir au premier, d'attendre le second...
il y a donc une suite... pour le moment. Je peux la ramener, j'ai de l'avance, mais forcément à un moment ça va coincer. Merci en tout cas au blog et à vos commentaires qui forcent à avancer.
Ouais, et là on rigole plus !
Alors que l'écriture nous sature de plaisir, jusqu'à ce que mort s'ensuive !
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